"Maynila: Sa mga kuko ng liwanag" de Lino Brocka

Publié le 1 Mai 2013

Plus de vingt ans après sa mort, Lino Brocka jouit aux Philippines d'une immense réputation et est toujours considéré comme le plus grand réalisateur national. Curieusement, en Europe, malgré de régulières participations au Festival de Cannes, la grande majorité de ces films n'a jamais été diffusée et les quelques uns qui l'ont été sont presque invisibles. La présence de Maynila, un de des films les plus connus, dans la sélection " Cannes Classics " de l'édition 2013 du festival de Cannes sera, espérons-le, l'occasion de redécouvrir une œuvre aussi forte que méconnue.

La mort d'un ouvrier ; Mme Cruz recrute des filles, mais seulement si elles sont jolies ; Julio et un ami font une soirée marins.La mort d'un ouvrier ; Mme Cruz recrute des filles, mais seulement si elles sont jolies ; Julio et un ami font une soirée marins.La mort d'un ouvrier ; Mme Cruz recrute des filles, mais seulement si elles sont jolies ; Julio et un ami font une soirée marins.

La mort d'un ouvrier ; Mme Cruz recrute des filles, mais seulement si elles sont jolies ; Julio et un ami font une soirée marins.

Ligaya perdue dans Manille

Le film s'ouvre sur des images de Manille, la capitale tentaculaire des Philippines. Au détour d'un plan, on s'attarde sur un jeune homme, Julio, qui surveille une fenêtre. On le retrouve plus tard sur un chantier de construction d'immeubles, où il vient pour chercher un travail.

On découvre avec lui les conditions difficiles de travail, une paie misérable qui tombe rarement mais aussi la solidarité entre le plupart ouvriers, qui l'aident à trouver un toit et lui enseignent quelques règles de survie.

Petit à petit, il fait connaissance avec eux. Il y a Atong, qui vit dans un bidon-ville avec sa sœur et son père paralytique ; Imo, qui poursuit des études en espérant se faire une situation ; un troisième ouvrier rêve de devenir chanteur mais mourra lors de la chute d'une poutre ; ou encore un père de famille nombreuse qui se tue à petit feu à force de multiplier les heures supplémentaires pour nourrir ses six enfants.

Julio en vient lui aussi à expliquer la raison de sa présence. Il a quitté son petit village pour Manille afin de retrouver Ligaya, sa fiancée, qui a été emmenée à la capitale par une femme prétendant s'appeler Mme Cruz. Après quelques mois, Ligaya n'a plus jamais donné de nouvelles. Il lui semble l'avoir aperçue à une fenêtre qu'il scrute régulièrement depuis.

Le chantier se termine et on renvoie certains ouvriers dont Julio. Privé de logement, il dort dans la rue où il rencontre, en plein quartier gay, un prostitué qui l'héberge et lui propose de faire le même travail. Julio essaie mais n'accepte pas cette vie.

Un policier zélé ; Des retrouvailles festives.Un policier zélé ; Des retrouvailles festives.Un policier zélé ; Des retrouvailles festives.

Un policier zélé ; Des retrouvailles festives.

Les tristes retrouvailles

Il va demander de l'aide à Paul, un ami rencontré sur un autre chantier. Un ami de Paul a justement besoin de trois personnes. Julio pense à Atong, avec qui il a travaillé. Ils vont le chercher sur son lieu de travail où ils apprennent sa mort en prison, où il a été mis suite à une dispute avec le contre-maître. Ce dernier connaissait des gens qui y travaillaient et pourrait bien avoir commandité cet assassinat. Ils vont alors rendre visite à la sœur du défunt, qu'ils trouvent désespérée et ne sachant comment aider son père infirme. Paul, sous le charme, et Julio décident de lui faire un don d'argent à l'occasion de Noël. Lorsqu'ils retournent au bidon-ville pour lui remettre la somme, un incendie a ravagé les habitations précaires. Le père est mort, la jeune fille a disparu. Plus tard, par l'intermédiaire de l'ancien ouvrier étudiant devenu publicitaire, on apprendra qu'elle est devenue prostituée.

Julio croise à nouveau Mme Cruz, la femme qui avait emmené sa fiancée à Manille. Elle appelle un policier à l'aide qui prend le porte-feuille de Julio, argent compris, avant de disparaître.

Peu après, Julio rencontre Ligaya dans une église. Les deux amants vont dans un hôtel. Ligaya lui apprend qu'elle a été mise avec les autres filles dans un maison de passe où un client s'est enamouré d'elle et l'a " achetée ". Elle vit chez lui et en a eu un enfant. C'est un homme violent qui a failli la tuer lors d'une précédente tentative d'évasion. Il ne la laisse presque jamais sortir. Julio la convainc de s'évader le soir même avec son bébé. Il l'attend en vain toute la nuit. Le lendemain, son ami Paul lui apprend que Ligaya est morte. Selon un article de journal, elle serait tombée dans les escaliers. Il est presque sûr que c'est son mari qui l'a tuée.

Julio ne pense plus qu'à la vengeance. Le soir qui suit l'enterrement, il se rend chez le mari de Ligaya qu'il tue. Sa domestique appelle à l'aide et Julio, poursuivi par la foule, finit dans une impasse. Son visage effrayé disparaît peu à peu pour faire place à celui serein, de Ligaya, au bord de la mer qui longeait leur village.

Un début de mousson ; Le dernier hommage ; La traque.Un début de mousson ; Le dernier hommage ; La traque.Un début de mousson ; Le dernier hommage ; La traque.

Un début de mousson ; Le dernier hommage ; La traque.

La tentation du documentaire

Comme cette histoire tragique très fortement marquée par la peinture de situations sociales le laisse penser, le film se veut inscrit dans la réalité du pays. Il y entre incontestablement une dimension documentaire. De nombreux plans tournés dans les rues de Manille ont l'air d'avoir été tournés en caméra cachés, les acteurs évoluant au milieu d'une foule de passants particulièrement dense et indifférente. Lors de scène au marché de nuit, on a du mal à penser que le réalisateur se soit donné la peine de louer les services d'une trentaine de figurants tassés comme des sardines et occupant tout l'espace disponible.

Au delà même de ces figurants involontaires et de ces décors réels, certaines séquences semblent presque détachées de la fiction et n'avoir d'autre but que de nous mettre en contact avec certaines réalités. On trouve ainsi de nombreux plans de chantier durant l'époque où Julio y travaille où l'on voit des ouvrier anonymes à l'ouvrage. On y observera aussi lors d'assez longs plans la vie des ouvriers montrée telle quelle : les allers-retours avec une brouette chargée de gravas, une pause-déjeuner où chansons, siestes et conversations se succèdent. Cette tentation documentaire reviendra dans dans de nombreux autres films de Brocka. Qu'il s'agisse des chansons enregistrées sur un plateau télé par le jeune crooner de Stardom (1971), des spectacles érotiques des danseurs de Macho Dancer (1988) ou des longues enquêtes des humanitaires dans Orapronobis (1989), le Philippin a toujours eu à cœur de rendre compte du réel et de montrer l'exercice d'une activité dans sa longueur.

Quelques plans du chantier à mi-chemin entre fiction et documentaire.Quelques plans du chantier à mi-chemin entre fiction et documentaire.Quelques plans du chantier à mi-chemin entre fiction et documentaire.

Quelques plans du chantier à mi-chemin entre fiction et documentaire.

Loi martiale, fantômes d'ouvriers et musée de la chaussure

Ce choix de montrer ce qui est ignoré s'explique sans doute par des raisons politiques. De 1965 à 1986, soit la majorité de la carrière de Lino Brocka, les Philippines seront sous la dictature de Ferdinand Marcos et de sa femme. Marcos est un ancien militaire qui parvient vite à faire carrière en politique jusqu'à être élu président. Il proclame la loi martiale de 1972 à 1981. Son régime va susciter quelques espoirs avant de sombrer dans la corruption. Sa femme, Imelda Marcos, ancienne actrice et ex-Miss Philippines, est très influente et n'hésite pas à décider de projets assez pharaoniques. Un des symboles de ses dépenses est la collection de plus d'un millier de sacs et de trois-mille paires de chaussures qui seront trouvés dans le palais présidentiel après la fuite du couple en 86. La plupart d'entre elles sont aujourd'hui devenues une des attractions touristiques de Manille au sein du Musée de la chaussure.

Parmi ses autres folies, quelques projets très coûteux destinés à servir de vitrine internationale au pays : un Centre cinématographique de Manille construit en toute hâte en 1982 pour accueillir un festival de cinéma devant rivaliser avec Cannes mais qui connaîtra une très brève existence. Le bâtiment est surtout resté connu pour le décès de 170 ouvriers lors de sa construction, ce qui lui vaut encore aujourd'hui une réputation de lieu hanté. Plus près du film de Lino Brocka, Imelda Marcos a fait bâtir le Théâtre des Arts Populaires, construit pour recevoir le concours de Miss Univers en 1974. Si Julio travaille sur les chantiers, ce n'est sans doute pas seulement par souci de réalisme.

Les ouvriers filmés de manière anonyme.Les ouvriers filmés de manière anonyme.Les ouvriers filmés de manière anonyme.

Les ouvriers filmés de manière anonyme.

La perte de l'innocence

Ceci dit, réalisme et politique vont ensemble dans ce contexte. Pour plaire au pouvoir, on ne doit pas montrer certaines réalités qui fâchent. Le tout venant du cinéma philippin repose sur des scénarios racontant les ennuis imaginaires d'une classe moyenne très peu représentative. En ce sens, montrer les conditions de vie des ouvriers, les rues de Manille telles qu'elles sont ou l'existence de bidon-villes sont des actes de contestation. Que dire de ces scènes montrant le contre-maître qui empoche le tiers du salaire de ses ouvriers ou de cette inversion des rôles quand un policier s'enfuit avec le porte-feuille d'un homme qu'il vient d'arrêter...

La plupart des films de Lino Brocka suivent souvent un même itinéraire à la fois scénaristique et politique : la perte de l'innocence d'un personnage naïf qui découvre et nous fait découvrir la face cachée d'un milieu qui devient souvent le raccourci de la société philippine toute entière. C'est ici le cas avec Julio, débarqué de son lointain village de pêcheur et plongé dans la capitale. Tinimbang Ka Ngunit Kulang (1974) réalisé l'année précédente raconte la découverte du monde des adultes par un adolescent. A Plea to God (1991) nous fait suivre l'itinéraire dans le monde de Dolores qui vient de sortir de son couvent. Dans Maynila, on découvre l'existence du bidon-ville en même temps que Julio qui y emmènera plus tard un de ses amis, tout autant horrifié que lui. On apprend avec lui les conditions de vie des ouvriers ou des femmes réduites à la prostitution.

Un des dénouements fréquents de cet itinéraire se retrouve d'ailleurs ici : une brève révolte souvent inefficace et violemment réprimée. Le protagoniste de Jaguar (1979) tente en vain d'étrangler un homme à cause duquel il ira en prison. Dans un de ses films les plus ouvertement politiques, Obrapronobis, un opposant à la dictature de Marcos sort de prison après la chute du régime et perdra peu à peu ses illusions jusqu'à finir par rejoindre la lutte armée, abandonnant femme et enfant. Julio, devenu assassin, ne survivra que quelques minutes à sa victime. L'impasse où il finit est peut-être aussi bien physique que morale.

Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.
Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.
Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.

Le gris de Manille ; Les couleurs du paradis perdu ; le blanc des retrouvailles.

Itinéraire d'un mormon homosexuel adepte du LSD

Cette capacité à se situer à plusieurs niveaux à la fois est sans doute la grande force du cinéma de Brocka. Si son cinéma est politique, et passe par des pratiques proches du documentaire pour cela, il ne peut pas se résumer à cette dimension engagée. De même, le rapport au réel n'est pas motivé que par des raisons politiques. Le parcours du réalisateur, à l'image de ses films, semble constitué d'élément qui semblent difficilement conciliables. Né d'un charpentier qui ira en prison pour s'être remarié après avoir abandonné sa première femme et qui mourra assassiné, Lino Brocka est élevé par sa mère. Il sera confié un moment à sa tante chez qui il sera violenté et abusé. Originaire d'une des nombreuses petites îles des Philippines, il obtient un bourse pour Manille suite à ses brillants résultats scolaires.

A Manille, il fréquente l'université, rêve de théâtre mais à cause de son accent, sera refusé. Sous l'influence d'un ami, il devient mormon et part évangéliser Hawaï. Puis il passe six mois à San Francisco. C'est sans doute là-bas qu'il découvrira le LSD. Il revient aux Philippines où il commence à tourner. Dans le système très commercial du cinéma philippin, il se rend vite compte qu'il doit tourner beaucoup s'il veut pouvoir faire des projets personnels. Il parvient aussi à introduire des sujets dérangeants dans des films grands publics. Homosexuel, il traitera souvent de ce thème dans ses films. Il accumulera les récompenses au cours de sa carrière au point qu'après la fuite du couple Marcos, il sera appelé pour rédiger la nouvelle constitution du pays mais partira déçu par ce qu'il verra. Il meurt en 1991 dans un accident de voiture.

Religion, drogue, homosexualité, exil, situations familiales complexes, tous ces éléments qui hantent le cinéma de Brocka ont une part de vécu. On pourrait multiplier les rapprochements entre Julio et Lino Brocka : la maltraitance par la tante, l'exil à la capitale, les conditions d'existence précaires, la découverte de l'homosexualité... Mais l'autobiographie n'est qu'un des pistes possibles parmi d'autres du cinéma de Brocka, et sans doute pas la plus intéressante.

Bembol Roco, l'interpète de Julio, dans ses oeuvres. Maynila est le troisième film de sa carrière et le deuxième d'une longue série avec Lino Brocka.Bembol Roco, l'interpète de Julio, dans ses oeuvres. Maynila est le troisième film de sa carrière et le deuxième d'une longue série avec Lino Brocka.Bembol Roco, l'interpète de Julio, dans ses oeuvres. Maynila est le troisième film de sa carrière et le deuxième d'une longue série avec Lino Brocka.

Bembol Roco, l'interpète de Julio, dans ses oeuvres. Maynila est le troisième film de sa carrière et le deuxième d'une longue série avec Lino Brocka.

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Une vision du monde chrétienne

Dans ses films les plus réussis, Lino Brocka parvient à multiplier les implications diverses jusqu'à donner à ses scènes de multiples résonances. Issu d'un pays chrétien à 95%, lui-même très religieux à une époque, il a souvent recours à une grille de lecture chrétienne. C'est particulièrement évident pour A Plea to God, qui raconte le parcours d'une religieuse violée. Mais on le retrouve aussi dans le titre d'autre films comme Cain at Abel (1982). Même dans Maynila, qui n'est pas le plus marqué à cet égard, les éléments abondent. Par exemple, le corps d'un ouvrier, mort sur le chantier, porté par ses camarades prend des airs de Pieta. Dans les souvenirs de sa vie au village, Julio occulte certains éléments (la mésentente avec la famille de son aimée, la maltraitance de son oncle) et ne retient que les éléments positifs. Les couleurs très chaudes qui contrastent avec celle de Manille, l'omni-présence de la mer et de la nature, le nom même de sa fiancée, Ligaya Paraiso, qui pourrait se traduire par Joyeux Paradis, tout donne l'idée d'un paradis perdu où le rôle du serpent est tenu par Mme Cruz, qui vient acheter des jeunes filles. Manille, lieu de toutes les perditions, a d'ailleurs des airs de Sodome et Gomorrhe. Les nombreux plans sur des mains qui donnent ou reçoivent, l'impasse où conduit la vengeance, au propre comme au figuré, sont quelques éléments parmi d'autres de cette dimension chrétienne.

Jeux de mains, jeux de chrétiens : Julio aide la soeur d'un mai ; Julio se fait aider par un ami ; Pol se prépare un déguisement de Jésus.Jeux de mains, jeux de chrétiens : Julio aide la soeur d'un mai ; Julio se fait aider par un ami ; Pol se prépare un déguisement de Jésus.Jeux de mains, jeux de chrétiens : Julio aide la soeur d'un mai ; Julio se fait aider par un ami ; Pol se prépare un déguisement de Jésus.

Jeux de mains, jeux de chrétiens : Julio aide la soeur d'un mai ; Julio se fait aider par un ami ; Pol se prépare un déguisement de Jésus.

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Des miracles invisibles

La religion joue sans doute aussi un rôle sur l'esthétique de Brocka. Son choix d'une mise en scène effacée et qui laisse entrer la réalité lui permet ainsi de créer des images qui où c'est au spectateur de prendre une décision. Le numéro érotique final qu'exécute le protagoniste de Macho Dancer peut être vu comme un spectacle érotique filmé ou comme un hommage à son ami décédé avec lequel il le faisait. Lorsqu'un bébé qu'on croyait mort-né reprend vie dans les bras de Dolores dans A Plea to God, le spectateur ne peut décider s'il s'agit d'un hasard ou d'un miracle. Dans Maynila, Julio obsédé par Ligaya cherche en vain dans l'immense ville tout indice qui l'amènerait vers elle. La fenêtre qu'il fixe longuement n'a rien de remarquable et ne donne aucun indice. Une silhouette aperçue lui semble être celle de Ligaya parce qu'elle a le même geste, très commun, de replacer les cheveux derrière les épaules. Quant à la femme qui l'a emmenée à la ville, il croit la rencontrer une première fois, mais le spectateur qui l'a vue en flashback ne peut pas être certain qu'il s'agissait vraiment d'elle. Dans A Plea to God comme dans Manyla, il s'agit de foi. C'est la fidélité de Julio, mise à l'épreuve, qui lui vaut de retrouver, dans une église, celle qu'il aime dans Manille, une ville de plus d'un million d'habitants et à la plus forte densité au monde. En cela, on pourrait le rapprocher du Rohmer de Conte d'hiver pour la fidélité ou de celui de Rayon vert pour les miracles indécidables.

Julio guette ; Aucun doute possible, c'est Ligaya ; Soit c'est Mme Cruz, soit Ligaya a pris 20 kilos.Julio guette ; Aucun doute possible, c'est Ligaya ; Soit c'est Mme Cruz, soit Ligaya a pris 20 kilos.Julio guette ; Aucun doute possible, c'est Ligaya ; Soit c'est Mme Cruz, soit Ligaya a pris 20 kilos.

Julio guette ; Aucun doute possible, c'est Ligaya ; Soit c'est Mme Cruz, soit Ligaya a pris 20 kilos.

" Le drame, c'est que chacun a ses raisons. "

Si les histoires des films de Brocka peuvent se lire de manière politique ou religieuse, ses personnages n'ont rien de simples étendards représentant les classes laborieuses et ne sont pas traités comme certains miraculés des Evangiles qui disparaissent une fois qu'ils ont été guéris. Le Philippin est sans doute un des réalisateurs qui aura le plus systématiquement appliqué la célèbre formule proférée par Octave dans La Règle du jeu de Renoir : "Le drame dans ce monde, c'est que chacun à ses raisons." Ici, il ne s'agit pas tant de drame que de mélodrame, au meilleur sens du terme. Comme dans les films de Douglas Sirk, chaque personnage a des intérêts qui sont incompatibles avec ceux des autres. Il est impossible d'être heureux sans blesser les autres, même avec la meilleure volonté du monde. La tentative de fuite de Ligaya n'y échappe pas. Elle ne peut s'évader maintenant sans abandonner son enfant. Si elle ne s'enfuit pas, elle renonce à Julio. La seule solution est qu'elle rentre, qu'elle prenne son enfant et tente de fuir mais elle risque alors sa vie. Julio la pousse prendre ce risque et n'est donc pas totalement innocent de sa mort.

Plus encore que ce sens des situations inextricables, c'est l'importance attachée aux personnages secondaires qui frappe dans les films de Brocka. A chaque fois, le film dévoile de longs réseaux de relations où les amitiés qui se créent (une autre passion de Brocka) enchevêtrent davantage les liens des personnages. Mais surtout, il prend le soin de traiter chacun avec respect. A un moment ou un autre du film, chaque personnage aura l'occasion d'expliquer ses raisons. Dans Obra Pro Nobis, un milicien qui perpétue des massacres sommaires exposera les raisons qui l'ont amené à cela. Dans Maynila, Julio a beau être le protagoniste, on ne connaîtra ses motivations qu'au bout de trente minutes. Auparavant, la plupart des ouvriers qu'il côtoie auront raconté leur parcours avant lui. Seules exceptions dans Manyla, Mme Cruz et le contre-maître, dont les motivations financières sont évidentes, ne feront jamais tomber le masque.

Un parmi d'autres. La caméra choisit finalement Julio comme protagoniste du film.Un parmi d'autres. La caméra choisit finalement Julio comme protagoniste du film.Un parmi d'autres. La caméra choisit finalement Julio comme protagoniste du film.

Un parmi d'autres. La caméra choisit finalement Julio comme protagoniste du film.

Un film parmi d'autres possibles

Il y a dans le cinéma de Brocka quelque chose comme l'affirmation de la contingence. C'est cette histoire qui est racontée mais ça aurait pu être une autre. C'est le cas de l'histoire de Ligaya qui pourrait faire le sujet d'un film. Mais c'est aussi celle du père paralysé d'un ami qui s'est révolté lors d'une expropriation. Ou celle de la sœur de cet ami, devenue prostituée. Ou encore, celle d'une autre prostituée venue de nuit sur le chantier pour coucher avec tous les ouvriers. Certaines de ses histoires semblent d'ailleurs connaître un développement dans d'autres films de Lino Brocka. Le prostitué qui héberge Julio le plonge brièvement dans un univers qui est celui de Macho Dancer, comme si, à quinze ans d'écart, on avait suivi la vie du même personnage - qui lui aussi aidera un ami à faire sortir sa sœur de la prostitution... Le héros de Jaguar, habitant d'un bidon-ville, devenu garde du corps d'un fils de notable, retrace le parcours de tous ces gorilles des méchants qui semblent frapper les héros sans état d'âme.

Au delà du scénario, la façon de filmer affiche cette idée qu'il n'y a pas un centre important entouré de détails mineurs. Lors de l'arrivée de Julio dans la maison close pour homosexuels, son ami le présente à ses collègues lors d'un long panoramique au cours duquel chacun sera filmé en gros plan et chacun est doté d'un prénom même si on ne les reverra plus du film. Sur le chantier, les travaux étant sur le point de se terminer, le contre-maître doit renvoyer une partie des ouvriers. Il énumère face à la foule les noms de ceux qui sont renvoyés. Chacun des nommés a droit à son gros plan, Julio qui fera partie des exclus, n'aura pas de traitement de faveur, si ce n'est que la séquence s'achève sur son renvoi.

L'ouverture du film était d'ailleurs une sorte de programme à cet égard. Les plans en noir et blanc de la capitale montraient des anonymes dans la rue, cadrés parfois en gros plans, parfois de loin. La caméra tombe comme par accident sur Julio, et l'isole grâce à un zoom mais surtout par un passage du noir et blanc à la couleur. C'est l'histoire de cet homme que l'on va suivre, mais ça aurait pu être celle de n'importe quel autre aperçu auparavant. Le sujet du film, plutôt que lui, pourrait être la ville de Manille et tous ces habitants, pauvres et riches, natifs ou immigrés, qui la constituent. C'est d'ailleurs elle qui donne son titre au film.

Il n'est d'ailleurs pas rare que Julio soit perdu dans un plan, au second plan ou même invisible. Si cela relève de la nécessité pour certains plans tournés de manière secrète en pleine rue, d'autres passages où on a eu recours à des figurants, il s'agit d'un choix délibéré.

"Où est Julio ?", la variante philipinne de "Où est Charlie ?"."Où est Julio ?", la variante philipinne de "Où est Charlie ?"."Où est Julio ?", la variante philipinne de "Où est Charlie ?".

"Où est Julio ?", la variante philipinne de "Où est Charlie ?".

Orphée et Eurydice aux Philippines

Si Brocka respecte la réalité et refuse de lui imposer certaines transformations arbitraires, son cinéma n'est pas pour autant dépourvu de mise en scène, même dans Maynila qui a été tourné avec peu de moyens. Brocka oppose par exemple deux palettes de couleurs : à Manille, le gris de la ville, qu'il s'agisse des gros plans sur la vie du chantier ou des plans d'ouverture en noir et blanc ; à l'île natale des amoureux les couleurs et la lumière de la mer, des fleurs ou des robes gaies que portait alors Ligaya. Comme pour répondre à l'ouverture, la fermeture du film par un fondu qui nous fait passer d'une scène nocturne à un soleil rougeoyant sur la mer.

Autre travail sur les couleurs, les retrouvailles entre les amants se déroulent sous le signe du blanc, qu'il s'agisse de la chambre d'hôtel où ils se confient ou de la chambre mortuaire où Julio aperçoit le visage de l'aimée une dernière fois.

A ce propos, de la même façon qu'Insiang (1976) est la transposition d'Othello dans un bidon-ville, on peut sans doute voir dans ce film une réinterprétation du mythe d'Orphée et Eurydice. Julio vient chercher son aimée qui a disparu à Manille qui, plus encore que de Sodome et Gomorrhe, a des airs d'Enfer, cet endroit que Grecs anciens et chrétiens partagent même s'ils ne lui donnent pas la même signification. Le titre du film, qu'on pourrait traduire par Manille, Dans les Griffes de lumières, conforte cette image. Lors des nombreuses scènes nocturnes du film, les néons de la ville créent une atmosphère assez angoissante, sans parler du bidon-ville fumant après l'incendie qui fait disparaître les gens purement et simplement. Les brèves retrouvailles des deux amoureux suivies de la mort de la femme et de la mise à mort finale de l'homme par une foule en furie poussent encore à faire l'analogie.

Manille vu comme l'Enfer : les bidon-villes ; l'horreur ; la nuit.Manille vu comme l'Enfer : les bidon-villes ; l'horreur ; la nuit.Manille vu comme l'Enfer : les bidon-villes ; l'horreur ; la nuit.

Manille vu comme l'Enfer : les bidon-villes ; l'horreur ; la nuit.

Mise en scène des rapports de force

Dans les rapports de pouvoir, la mise en scène se montre davantage. Lino Brocka joue beaucoup sur les plongées et contre-plongées. Lors de l'entretien d'embauche de Julio, ce dernier est montré en dessous du contre-maître perché pour surveiller le chantier. Lorsque Julio tue l'assassin de Ligaya, il le jette dans les escaliers, façon de rappeler la mort de Ligaya d'une part et d'autre part, d'affirmer la domination de Julio par rapport à cet homme qui s'est durant tout le film tenu retranché derrière ces murs. A ces oppositions répondent les scènes entre ouvriers filmés en plan d'ensemble, parfois à contre-jour ce qui achève de les rendre semblables.

Le choix des acteurs n'est pas non plus indifférent. Lino Brocka tournera fréquemment avec les mêmes techniciens et avec les mêmes acteurs. Les interprètes des rôles principaux de ce film joueront tous avec lui dans d'autres films. Hilda Koronel, interprète de Ligaya, sera révélée dans le premier film de Brocka réalisé en 1970 et Manyla, réalisé seulement 5 ans plus tard est déjà leur onzième collaboration ! Ces choix récurrents s'expliquent sans doute par des affinités, par le talent de la grande majorité de ces interprètes et les qualités de direction de Brocka. Ils ont sans doute aussi des raisons économiques. Dans le cinéma philipinn qui fonctionne beaucoup grâce au star system, le meilleur moyen d'avoir des vedettes sans les payer trop cher est sans doute de les faire soi-même. Le fait de connaître les personnes permet sans doute aussi de gagner du temps au tournage.

En l'occurrence, l'aspect juvénile et frêle du couple est sans doute aussi fait pour les opposer à d'autres acteurs plus massifs et plus âgés. C'est la cas en particulier de Mme Cruz, présentée par Julio comme une truie et toujours montrée en train de manger et du contre-maître, sorte de géant. Au delà du cliché sur le jeune prolétaire maigre opposé à un riche âgé et obèse, il y a aussi sans doute une continuation de la métaphore de Manille comme un enfer. L'un des employés du chantier confie à Julio qu'il est amaigri par ces années de travail et parlant d'une partie non versée du salaire, il lui dira que c'est comme être frit dans sa propre graisse. Une fois de plus, Lino Brocka superpose description réaliste des effets de la faim, peinture d'une situation d'inégalité sociale et image chrétienne de l'Enfer où les diables dévorent leurs victimes.

Le contre-maître prend Julio de haut ; La vengeance finale.Le contre-maître prend Julio de haut ; La vengeance finale.Le contre-maître prend Julio de haut ; La vengeance finale.

Le contre-maître prend Julio de haut ; La vengeance finale.

Une miraculeuse synthèse

Vaste programme que celui que s'était donné Lino Brocka : réussir à captiver par ses histoires et ses personnages le public philippin habitué à un cinéma commercial, montrer des aspects cachés de sa société malgré l'opposition d'un gouvernement répressif, ne pas tricher avec la réalité aussi bien pour des raisons politiques que religieuses et ne rien céder de ses exigences de qualités cinématographiques. C'est la miraculeuse synthèse de ces éléments à priori irréconciliables qu'a réussi le cinéaste dans nombre de ses films.

Hilda Koronel interprète Ligaya. Comme Bembol Roco, elle sera récompensée pour son rôle dans le film.Hilda Koronel interprète Ligaya. Comme Bembol Roco, elle sera récompensée pour son rôle dans le film.Hilda Koronel interprète Ligaya. Comme Bembol Roco, elle sera récompensée pour son rôle dans le film.

Hilda Koronel interprète Ligaya. Comme Bembol Roco, elle sera récompensée pour son rôle dans le film.

Maynila : Sa mga kuko ng liwanag (The Claws of light), réalisé en 1975 par Lino Brocka. Durée : 2 heures 05 minutes.

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