"L'accordeur de tremblements de terre" de Stephen et Timothy Quay

Publié le 10 Septembre 2013

Adulés dans le milieu de l'animation dès leur premier court-métrage professionnel Nocturna Artificialia tourné il y a bientôt 35 ans, les jumeaux Stephen et Timothy Quay ont hypnotisé la plupart de ceux qui ont pénétré leur univers si personnel. Mais paradoxalement, s'ils sont sollicités par des artistes de tous bords, ils peinent à réaliser leurs projets cinématographiques personnels. Le passage de l'animation à la prise de vues réelles et du court au long métrage auraient pu leur ouvrir des portes. Et pourtant, à l'image de L'Accordeur de tremblements de terres, leurs deux long-métrages, s'ils soulignent la singularité de leur travail, en pointent aussi les limites.

La cérémonie initiale ; Un des automates ; Malvina appelle à l'aide.La cérémonie initiale ; Un des automates ; Malvina appelle à l'aide.La cérémonie initiale ; Un des automates ; Malvina appelle à l'aide.

La cérémonie initiale ; Un des automates ; Malvina appelle à l'aide.

Une cantatrice morte, sept automates et une île mystérieuse

La célèbre cantatrice Malvina Van Stille est fiancée au chef d'orchestre Adolfo Blin. La veille de leur mariage, ils donnent une représentation au cours de laquelle elle s'effondre sans vie. Le Docteur Droz, qui la courtisait en vain, s'empare de son corps et l'emporte sur une île mystérieuse où il la ramène secrètement à la vie au moyen d'une machine de son invention.

Le savant fait ensuite venir dans son domaine Felisberto Fernandez, accordeur de piano. Avec ce nouveau venu, nous découvrons ce lieu étrange sous la conduite d'Assumpta, une femme troublante dont on ne sait si elle est la maîtresse et/ou l'assistante du Dr Droz. Le docteur, maître des lieux, est en pleine séance de dressage d'une demi-douzaine d'hommes en blanc, appelés jardiniers lors de l'arrivée de l'accordeur. Assumpta conduit Felisberto à ses quartiers, non sans lui avoir montré une mystérieuse fresque du XVIIIe siècle, sur laquelle, dit-elle, ils sont tous représentés autour d'un puits. Durant la nuit, Felisberto rêve d'une étrange scène de poursuite à l'envers dans les bois où il court parmi les jardiniers sans qu'on sache qui traque qui. Il se réveille un mouchoir dans la bouche.

Le lendemain, Assumpta le conduit auprès du docteur et, chemin faisant, lui raconte qu'elle a fait un rêve qui se révèle semblable au sien, jusqu'au mouchoir dans la bouche. Le docteur découvre que l'accordeur n'est pas aveugle. Il lui explique quelle sera sa tâche. Il s'agit de réparer sept automates d'une extrême finesse qui doivent jouer en même temps lors d'une représentation unique prévue pour dans sept jours.

Droz est le mâitre du monde ; L'arrivée des invités ; Une île au sein de l'île.Droz est le mâitre du monde ; L'arrivée des invités ; Une île au sein de l'île.Droz est le mâitre du monde ; L'arrivée des invités ; Une île au sein de l'île.

Droz est le mâitre du monde ; L'arrivée des invités ; Une île au sein de l'île.

Les plans démoniaques du docteur Droz

Pour Felisberto, les journées se suivent marquées par la réparation des fascinantes machines du docteur Droz, l'écriture d'impressions dans un journal, les conversations avec Assumpta et la découverte de l'île. Felisberto va bientôt découvrir la présence de Malvina qui, dans un état somnambulique, lui révèle peu à peu des morceaux de son histoire.

Assumpta, délaissée par le docteur Droz, donne à Felisberto l'occasion de voir Malvina en tête à tête. Le projet de la fête est dévoilé : il s'agit de rejouer la scène du traumatisme de Malvina. Felisberto doit y jouer le rôle d'Adolfo, le fiancé à qui il ressemble étonnamment. Mais pressentant quelque chose de démoniaque, Felisberto se révolte et arrête tous les automates qu'il avait réparés.

Le soir de la cérémonie, Felisberto dont la rébellion a été découverte est conduit sous escorte des jardiniers pour jouer son rôle pendant que les invités arrivent en tenue de soirée, leurs chaussures à la main et rejoignent leur place pour le spectacle. Parmi eux, se trouve Adolfo le fiancé qui se croit veuf.

Se joue alors une sorte de parodie de la représentation qui avait eu lieu la veille de la date prévue de son mariage. Adolfo, de plus en plus troublé, finit par tenter de monter sur la scène dont il est séparé par une vitre. La terre se met à trembler, engloutissant le docteur Droz, Felisberto et Malvina, sans doute à cause des automates arrêtés.

Le film se conclut par une promenade en barque de Malvina qui arrive jusqu'à un des automates du docteur. A l'intérieur, se répète sans fin la scène de la rencontre entre Felisberto et Malvina.

L'univers étrange des frères Quay : une terrasse où l'on répète une cérémonie ; le meilleur point de vue de l'île ; Adolfo confronté à lui-même.L'univers étrange des frères Quay : une terrasse où l'on répète une cérémonie ; le meilleur point de vue de l'île ; Adolfo confronté à lui-même.L'univers étrange des frères Quay : une terrasse où l'on répète une cérémonie ; le meilleur point de vue de l'île ; Adolfo confronté à lui-même.

L'univers étrange des frères Quay : une terrasse où l'on répète une cérémonie ; le meilleur point de vue de l'île ; Adolfo confronté à lui-même.

De Philadelphie à Londres

Si la trame de l'histoire rend très imparfaitement compte de ce qu'est le film, elle laisse tout de même entrevoir un peu de la complexité du film. A mi-chemin entre le film de science-fiction, l'essai philosophique, le film d'animation pour les séquences des automates et le conte de fées, L'Accordeur de tremblements de terre se laisse difficilement cerner. On ne sait trop par quel bout prendre ce tissage complexe de références et de symboles.

Certains critiques s'attardent sur la biographie des deux frères. Il y a finalement assez peu à en dire et des légendes, souvent invérifiables, circulent -émanant sans doute parfois d'eux. Ils sont nés en 1947 à Philadelphie. Ils entrent au Philadelphia College of Art où ils étudient l'illustration avant de partir compléter leur formation au Royal College of Art à Londres. Ils y réalisent leurs trois premiers courts-métrages, invisibles aujourd'hui pour des raisons de droits concernant la musique. A la fin de leurs études, commence une période d'incertitudes. Les futurs réalisateurs vivotent en multipliant les petits boulots et en travaillant comme illustrateurs entre New-York, Londres et Amsterdam.

Un ancien camarade du Royal College, Keith Griffith les pousse à réaliser un premier film et les aide pour le financement. Ce sera Nocturna Artificialia (1979), film d'animation qui sera remarqué dans les festivals. En 1982, Channel 4 est créée. Cette chaîne publique anglaise va développer une politique ambitieuse de financement de films d'animation. Cette chaîne accompagnera ainsi les débuts de Phil Mulloy, autre animateur issu également du Royal College of Arts.. La carrière des frères est lancée. Pour Channel 4 ou la BBC, ils vont réaliser des courts-métrages avec une assez grande liberté.

Il y a assez peu d'enseignements à tirer de tout cela concernant leurs films. On peut essayer de trouver un lien entre leur gémellité et l'étrangeté de leur univers mais la piste est risquée et peu fructueuse. Il y a des personnages de doubles et des reflets dans leurs films. C'est le même acteur qui joue le rôle de Felisberto, l'accordeur de pianos et celui d'Adolfo, le premier fiancé de Malvina. Mais l'explication tient sans doute plus à une opposition entre morts et vivants ou de passage à l'âge adulte (Adolfo porte un bouc et pas l'enfantin Felisberto).

Un rêve de Felisberto ; Le terrifiant automate bûcheron ; Une scène théâtrale entre Malvina et le Dr Droz.Un rêve de Felisberto ; Le terrifiant automate bûcheron ; Une scène théâtrale entre Malvina et le Dr Droz.Un rêve de Felisberto ; Le terrifiant automate bûcheron ; Une scène théâtrale entre Malvina et le Dr Droz.

Un rêve de Felisberto ; Le terrifiant automate bûcheron ; Une scène théâtrale entre Malvina et le Dr Droz.

Testicules atrophiés, fourmis du Cameroun et bois de cerfs

Le meilleur exemple des errements qu'on risque en cherchant dans cette direction se trouve sans doute dans L'Institut Benjamenta. Le cerf, sa semence et ses bois y sont des symboles d'un désir sexuel refoulé dans l'établissement. Les frères Quay ont raconté qu'ils avaient des recherches sur les bois de cerfs. Certains parmi les plus recherchés seraient ceux de cerfs qui, souvent suite à une blessure, souffrent d'une blessure aux testicules. De ce fait, leurs bois deviennent dissymétriques, c'est à dire, pour reprendre leurs termes que l'un n'est plus une copie fidèle de l'autre. Or, les frères eux-mêmes souffriraient d'une atrophie d'un testicule qui pour certains, pourrait être vu aussi comme un symbole d'auto-enfantement... comme Felisberto qui affirme venir d'une lignée d'accordeurs vieille de plusieurs siècles et qui a fait vœu de ne pas se reproduire. Quand Droz lui demande comment cela est possible, l'accordeur lui répond que " ceci est le secret de nos saintes mères. "

Difficile, même après examen médical, d'accorder beaucoup de valeur à cette piste, surtout quand on sait que les deux cinéastes aiment Borges et l'érudition fictive. Au cours de leur carrière, ils ont parfois été amenés à organiser des expositions où des explications fantaisistes accompagnaient des objets mystérieux. Dans L'Accordeur de tremblements de terre, le docteur Droz parle d'une variété de fourmis du Cameroun qui sont parfois comme hypnotisées par une substance émise par une plante. L'animal est alors envouté au point de se rendre auprès de la plante et ne plus en bouger. La semence croît au sein de son corps et à la fin, une corne transperce la tête de la fourmi et émet à son tour d'autres particules qui attireront une autre fourmi. La fourmi possède un nom latin et pourtant ce n'est qu'une invention empruntée au Museum of Jurassic Technologies de Los Angeles. D'ici à ce que les testicules des cerfs n'aient pas d'influence sur la forme des bois...

Les machines du docteur Droz : une bouce qui souffle dans des trompettes ; le tableau de commande ; un doigt qui fait de la musique avec un verre à pied.Les machines du docteur Droz : une bouce qui souffle dans des trompettes ; le tableau de commande ; un doigt qui fait de la musique avec un verre à pied.Les machines du docteur Droz : une bouce qui souffle dans des trompettes ; le tableau de commande ; un doigt qui fait de la musique avec un verre à pied.

Les machines du docteur Droz : une bouce qui souffle dans des trompettes ; le tableau de commande ; un doigt qui fait de la musique avec un verre à pied.

Une double adaptation littéraire

Une deuxième voie d'accès au cinéma des frères Quay se révèle bien plus riche. C'est celle des références. Ici, il faut plutôt craindre l'abondance. L'Accordeur de tremblements de terre n'est pas comme leur premier long-métrage l'adaptation d'un roman. Ici, il s'agit d'un libre mélange de deux romans de continents et de siècles différents. Il y a d'abord L'Invention de Morel, roman de l'argentin Adolfo Bioy-Casares (qui donne sans doute son prénom au fiancé), qui raconte l'histoire d'un naufragé arrivant sur une île dont il découvre peu à peu que tous ses habitants sont des enregistrements holographiques de personnes décédées qui passent en boucle. Le héros finit par s'enregistrer lui-même, même s'il sait l'opération mortelle, en se donnant les apparences du fiancé d'une femme-fantôme dont il est tombé amoureux.

Le deuxième roman est Le château des Carpathes de Jules Verne dans lequel un homme reconstruit dans son château l'image et la voix d'une cantatrice qu'il a aimée et dont il a enregistré le dernier concert. La cantatrice du roman se nomme la Stillia. Elle devient ici Van Stille, nom paradoxal puisque stille signifie silencieuse en allemand. Le personnage du docteur Droz tire lui son nom de la famille Jaquet-Droz, les plus célèbres fabricants d'automates du XVIIIème siècle. Felisberto Fernandez doit peut-être son nom à Felisberto Hernandez, écrivain fantastique uruguayen. Quant à Assumpta, elle est sans doute baptisée d'après son interprète Assumpta Serna.

L'arrière-plan littéraire éclaire ici le choix des noms de personnages d'une manière secondaire. Si les références littéraires sont omniprésentes dans les films des jumeaux, leur compréhension relève souvent du détail. Un certain nombre de leurs films sont des adaptations (La Rue des crocodiles d'après Bruno Schulz, L'Institut Benjamenta d'après Robert Walser...) et même ceux qui n'en sont pas se ressentent de l'influence de ces écrivains ou de celle deKafka parmi d'autres. Parlant de leurs adaptations, les cinéastes affirmaient qu'ils ne savaient plus si certains éléments venaient d'une œuvre du même auteur, d'un autre auteur ou était de leur invention. Cette espèce de fusion d'un grand nombre d'éléments disparates finit par constituer la personnalité des cinéastes. Le fonctionnement de la société de l'île de L'Accordeur de tremblement de terre a, on le verra, beaucoup à voir avec celle de l'institut Benjamenta du film éponyme.

Les espaces étranges : un décor contrôle par le docteur Droz ; une fresque qui prend vie ; les personnages prisonniers d'un automate.Les espaces étranges : un décor contrôle par le docteur Droz ; une fresque qui prend vie ; les personnages prisonniers d'un automate.Les espaces étranges : un décor contrôle par le docteur Droz ; une fresque qui prend vie ; les personnages prisonniers d'un automate.

Les espaces étranges : un décor contrôle par le docteur Droz ; une fresque qui prend vie ; les personnages prisonniers d'un automate.

Des artistes pluridisciplinaires

Ce que l'on vient de dire sur l'omniprésence de la littérature dans les films des frères Quay pourrait s'appliquer à à peu près tous les autres domaines artistiques. Lorsqu'on lit un entretien des cinéastes, ils abordent la danse, le cinéma, la littérature, l'illustration ou la musique tout aussi fréquemment. Toutes ces disciplines ont été des points de départ pour des créations. Les jumeaux ont réalisé des films à partir de cinéastes (Le Cabinet de Jan Švankmajer), de compositeurs (Leos Janacek : intimate excursions, In Abstentia sur une partition de Stockhausen ou des clips réalisés pour différents artistes) ou de peintures (De Artificiali Perspectiva sur l'anamorphose).

Sans parler des publicités, les anciens étudiants en art ont souvent travaillé à la frontière ou en dehors du domaine du cinéma, collaborant à la réalisation d'un croisement entre cinéma et danse à partir d'une nouvelle de Hoffman (The Sandman), concevant des décors pour l'opéra ou le théâtre (leur décor pour Les Chaises de Ionesco sera particulièrement remarqué), participant ou étant le sujet d'expositions ou de rétrospectives de quelques unes des plus prestigieuses institutions mondiales (le MOMA de New York, le Modern Tate de Londres, le centre Pompidou etc.).

Cette présence d'autres œuvres d'art d'horizons variés, comme celle de la littérature, a une importance difficilement quantifiable sur leur travail. Impossible de faire la part de ce qui relève de l'influence souterraine ou de la citation. Les frères Quay sont des hommes de culture qui réutilisent consciemment ou non ce qui leur plait. Ainsi, la forme des automates, à mi-chemin entre la boîte et la chapelle vient d'un chemin de croix vu au Portugal. L'île est une citation du célèbre tableau de Böcklin, L'Île des morts.

Les zones intermédiaires : Malvina dans un rêve ; Malvina meurt une première fois ; Felisberto dans un rêve.Les zones intermédiaires : Malvina dans un rêve ; Malvina meurt une première fois ; Felisberto dans un rêve.Les zones intermédiaires : Malvina dans un rêve ; Malvina meurt une première fois ; Felisberto dans un rêve.

Les zones intermédiaires : Malvina dans un rêve ; Malvina meurt une première fois ; Felisberto dans un rêve.

La primauté de l'espace sur le temps

Cette litanie de noms propres, de modèles et de références n'éclaire pas vraiment ce qui fait la spécificité de leur cinéma en général ou de L'Accordeur de tremblements de terre en particulier. Une de leur grandes singularités se situe sans doute dans la place qu'ils donnent à l'espace dans leurs créations. Cela semble même être le point de rencontre de toutes leurs activités, de la création de décors à l'occupation de lieux particuliers (un hôtel particulier et la collection hétéroclites d'objets de son ancien propriétaire lors de l'édition 2008 du festival d'Avignon, par exemple). Nombre de leurs films ont pour titre un nom de lieu (La Rue des Crocodiles, Institut Benjamenta...) ou alors les décors y jouent un rôle prépondérant comme leur premier court-métrage, construit sur l'opposition de deux espaces, une rue déserte parfois parcourue par un tramway et un intérieur où un rêveur fixe ce qui se passe à l'extérieur.

Plus qu'un élément dramatique important, l'espace est chez eux le vrai sujet du film. L'Accordeur de tremblements de terre s'ouvre sur une citation de Salluste, historien et stratège romain : "Ces choses n'arrivent jamais mais existent toujours. " On peut bien sûr le comprendre comme un pacte avec le spectateur sur la vraisemblance ou une invitation à ne pas appréhender les événements du film de manière littérale. On peut aussi y voir l'opposition entre " arrivent " et " existent ". Du côté du premier terme, le temps, la narration. Du côté de second terme, " existent ", l'espace, la description. Le cinéma des frères Quay se situe résolument dans ce dernier côté. A propos de leur premier long-métrage, Institut Benjamenta, ils avaient déclaré en entretien : "Nous sentions que le "mysterium" essentiel du film devait être l'institut lui-même comme s'il avait sa propre vie intérieure et son existence antérieure, qui aurait l'air de rêver ses habitants. " L'espace n'est pas qu'un décor. C'est un personnage et même le personnage principal du film.

Le travail sur la lumière : Malvina recluse dans l'obscurité ; Adolfo face à la robe de sa fiancée ; Un éclairage plus vrai que nature dans une scène en extérieur.Le travail sur la lumière : Malvina recluse dans l'obscurité ; Adolfo face à la robe de sa fiancée ; Un éclairage plus vrai que nature dans une scène en extérieur.Le travail sur la lumière : Malvina recluse dans l'obscurité ; Adolfo face à la robe de sa fiancée ; Un éclairage plus vrai que nature dans une scène en extérieur.

Le travail sur la lumière : Malvina recluse dans l'obscurité ; Adolfo face à la robe de sa fiancée ; Un éclairage plus vrai que nature dans une scène en extérieur.

Obscurité et clôture

Les deux caractéristiques les plus frappantes des décors des frères Quay sont la clôture et l'obscurité. Il y a bien souvent un lien entre les deux. Dans L'Accordeur de tremblements de terre, il y a une nette opposition entre les scènes d'intérieur plongées dans la pénombre et celles d'extérieur, écrasées par la lumière. Malvina, qui est passée par la mort, semble fuir la lumière du jour, que ce soit en s'enfermant ou en se protégeant par un voile. Dans une scène qui illustre cette opposition Droz entre dans les appartements de Malvina, ouvre les fenêtres et soulève son voile. La lumière extérieure inonde alors la pièce. La pellicule et la caméra, réglées pour la pénombre initiale sont surexposées par cette clarté et on ne distingue plus que quelques traits sur un fond uniformément blanc.

La clôture est un élément récurent du cinéma des deux frères. Cela vient en grande part de leur pratique d'animateurs. Il est en effet impossible de tourner en extérieur à cause des variations de lumière. Dans leur deuxième long-métrage, les scènes en extérieur affichent aussi leur côté artificiel avec des lumières qui viennent très visiblement de projecteurs. Ce goût pour les intérieurs n'est pas seulement une commodité. C'est aussi une des obsessions des deux frères. Si les scènes supposées se dérouler en extérieur des films d'animation doivent nécessairement être elles aussi tournées en intérieur, elles gardent très souvent un caractère clos. On trouve très peu d'ouvertures au fond de leurs plans. Si on est dehors, on verra parfois un peu de ciel au-dessus d'un mur mais l'horizon sera presque toujours bouché. Plus encore, on trouve très souvent des espaces sous-terrains dans leurs films d'animation. C'est le cas des séquences rêvées du court-métrage Le Peigne. Dans L'Accordeur de tremblements de terre, la résurrection de Malvina, la cérémonie de la veille du mariage et les répétitions pour celle de l'île ont aussi lieu dans des endroits qui semblent sous la terre.

La clôture est chez les deux frères est un principe de construction de l'intrigue. Dans L'Institut Benjamenta, le film commence avec l'entrée du personnage principal dans l'institut et se clôt avec sa sortie. Si le roman suit à peu près la même succession d'événements, il est ponctué par quelques sorties du héros qui voit notamment un de ses frères, complètement absent du film. Par rapport au reste du cinéma des cinéastes, L'Accordeur de tremblements de terre comprend beaucoup d'extérieur. Pourtant, l'enfermement y est peut-être encore plus grand qu'ailleurs puisque, hors le prologue, tout se passe sur l'île. On ne sait rien de la vie de Felisberto avant son arrivée sur l'île. Il y a deux plans de lui vu derrière la vitre d'un train et ce sera tout. Ensuite, on le voit arriver en bateau conduit par Assumpta.

Une des nombreuses inventions de Droz qui ouvre le film ; La chambre de Felisberto ; Un automate qui semble clos.Une des nombreuses inventions de Droz qui ouvre le film ; La chambre de Felisberto ; Un automate qui semble clos.Une des nombreuses inventions de Droz qui ouvre le film ; La chambre de Felisberto ; Un automate qui semble clos.

Une des nombreuses inventions de Droz qui ouvre le film ; La chambre de Felisberto ; Un automate qui semble clos.

Liquide amniotique et complexe d'Oedipe

L'eau dans ce film est un principe de vie. Droz explique à Felisberto que ses automates fonctionnent grâce à un système hydraulique. Il lui fait même toucher la machine pour qu'il en constate l'humidité. L'eau est leur moteur mais aussi le sujet des scènes jouées par les automates. Dans l'un d'eux, une mare se remplit du sang d'un bûcheron maladroit. Dans une autre, un doigt se promène sur le bord d'un verre à pied pour faire de la musique. Dans un troisième, une eau boueuse se purifie et une barque tente de quitter l'espace clos mais se heurte à une porte fermée. L'eau est aussi un élément qui enfante. Les gens qui sont sur l'île en sortent. Dans le rêve de Felisberto, on voit une colonne d'hommes jaillir de l'eau en marche arrière. Les invités du spectacle apparaissent leurs chaussures à la main sur le point de vue qui surplombe la mer où se repose habituellement Malvina. Cette dernière ressuscite d'ailleurs dans une grotte où se trouve un lac, image qui évoque traditionnellement le ventre de la mère. Quand elle revient à la vie, elle est d'ailleurs trempée sans que rien ne l'explique de manière logique.

Dans les mondes clos de ces deux longs métrages des frères s'élaborent de petites sociétés qui fonctionnent de manière presque identique. On trouve au sommet une figure de patriarche. Le parallèle entre le docteur Droz et M. Benjamenta qui dirige l'institut est d'autant plus évident que c'est le même acteur, Gottfried John, qui les interprète tous deux. Il apporte à ses personnages un physique impressionnant dans un monde où on ne mange presque jamais ainsi qu'un passé prestigieux (il a appartenu à la troupe d'acteur de Fassbinder). C'est aussi un personnage âgé dans un environnement plutôt jeune. Dans les deux films, il y a la même troupes d'élèves qui sont interchangeables. Ce sont les jardiniers/patients du docteur Droz ou les élèves de l'institut. Il s'agit d'hommes jeunes, sans relief et à peine dotés de la parole. Le dernier personnage masculin est le héros qui va faire de l'ombre au patriarche. Le terrain sur lequel cette concurrence a lieu est toujours celui des femmes. Il s'agit toujours de s'emparer d'une femme défendue par le père. Dans L'Institut Benjamenta, c'était la sœur du directeur qui était l'enjeu de la lutte des mâles. Ici, c'est d'abord Assumpta, puis Malvina. La lutte pour Malvina est la prolongation de celle entre Droz et Adolfo. On a déjà signalé l'espèce de retour à l'enfance qui se fait avec la perte du bouc qui différencie Adolfo et Felisberto, qu'on voit le rasoir à la main avant la représentation finale.

Le lieu de la résurrection de Malvina ; Malvina revien tà la vie trempée ; Des hommes qui surgissent de la mer.Le lieu de la résurrection de Malvina ; Malvina revien tà la vie trempée ; Des hommes qui surgissent de la mer.Le lieu de la résurrection de Malvina ; Malvina revien tà la vie trempée ; Des hommes qui surgissent de la mer.

Le lieu de la résurrection de Malvina ; Malvina revien tà la vie trempée ; Des hommes qui surgissent de la mer.

Un espace irrationnel

Si l'univers que les frères dépeignent est clos, les différents espaces qui le composent ne sont pourtant pas étanches entre eux. On passe d'un espace à l'autre sans savoir pourquoi. Ce qui paraissait un mur se révèle rapidement être une fenêtre ou une porte. Les exemples abondent de ces aberrations architecturales. Sur un mur, on peut voir un homme peint qui soulève un rideau. Lors de la cérémonie de la veille du mariage, dans ce qui semble une falaise, Droz est pourtant installé à un balcon et une enfant jette des fleurs depuis une autre ouverture. Une boule à neige secouée projette des flocons partout, sauf à l'intérieur. La porte de la chambre de Felisberto est au milieu d'une fresque au centre de laquelle est représenté un puits d'où s'échappera de l'eau. On peut aussi rappeler que sur cette fresque sont représentés les différents personnages, selon Malvina. Si on ajoute à cela le fait que l'île est déjà en elle-même un tableau, puisqu'elle est la copie du plus célèbre tableau de Böcklin, on se retrouve dans le tableau caché dans le tableau...

Les automates sont le comble de cette jonction de différents espaces. Ils sont des petits mondes clos hermétiquement en apparence. Toutefois, ils servent parfois inexplicablement de contre-champ à d'autres plans avec les acteurs réels. Felisberto, ou un de ses doubles, est ainsi avalé par un des automates par l'intermédiaire de son sifflement et le film se clôt sur le couple Felisberto-Malvina enfermé dans un automate au milieu d'un lac. L'espace composé par les cinéastes est vertigineux. Les personnages sont dans une boîte dans un tableau, ils sont devenus comme une deuxième île dans la première, un second tableau situé dans le premier...

Etrangetés du décot : un mur/rideau ; Un mur/fenêtre ; Une boule à neige dont les flocons sont à l'extérieur.Etrangetés du décot : un mur/rideau ; Un mur/fenêtre ; Une boule à neige dont les flocons sont à l'extérieur.Etrangetés du décot : un mur/rideau ; Un mur/fenêtre ; Une boule à neige dont les flocons sont à l'extérieur.

Etrangetés du décot : un mur/rideau ; Un mur/fenêtre ; Une boule à neige dont les flocons sont à l'extérieur.

Les espaces intermédiaires

Ces espaces qui se mêlent sont un autre trait caractéristique du cinéma des Quay. L'indécidabilité entre deux états est pour beaucoup dans la fascination qu'exercent leurs films. Dans L'Accordeur de tremblements de terre, cette confusion est omniprésente. On ne sait jamais bien si on est dans le rêve ou la réalité. Et quand bien même on serait dans le rêve, on ne saurait pas qui est le rêveur. Assumpta connaît les rêves de Felisberto, qui rêve aussi des automates, qui d'une certaine façon sont les rêves de Droz. L'obscurité précédemment évoquée participe beaucoup de cet état onirique et hypnotique dont on ne sort jamais. De la même manière, les limites entre vie et mort se trouvent ici brouillées. Malvina est-elle encore avec les vivants ? Pourquoi sa résurrection se fait-elle sur l'île des morts où les cyprès abondent ?

Le monde dans lequel évoluent les personnages de frères Quay semble n'avoir de consistance qu'à travers la perception temporaire qu'en ont les personnages. On trouve de nombreux plans dans le film et dans leur œuvre où l'unique action est l'évolution de la lumière qui transforme le décor. En faisant le point de manière très précise et en jouant sur de grandes différences de lumières au sein du même plan, les frères font apparaître ou disparaître des objets qui sont engloutis par l'obscurité ou une trop grande clarté. Les plans où l'île est cadrée en entier et qui pourraient lui donner une réalité sont ceux où ces changements de lumière sont les plus marqués. Le décor n'apparaît jamais aussi artificiels que dans ces moments.

L'île des morts remixée par Monet : les variations de lumière.L'île des morts remixée par Monet : les variations de lumière.L'île des morts remixée par Monet : les variations de lumière.

L'île des morts remixée par Monet : les variations de lumière.

Le monde vu à travers une vitre poussiéreuse

Un autre type de plans qui tend à marquer que ce qui est vu l'est à travers une subjectivité. Il revient avec une telle constance qu'il pourrait être la signature des deux frères. Dans presque chacun de leurs films, on trouve des plans filmés à travers d'une vitre sale qui marque bien sa présence. Ce type de plan est paradoxal puisque d'un côté, il sert à associer deux espaces par la transparence et de l'autre, il constitue une séparation et signale sa présence à travers toutes les impuretés ou les reflets. Dans L'Accordeur de tremblements de terre, on en trouve lors du trajet en train de Felisberto, mais aussi avec les automates et surtout lors de la représentation finale. Une vitre est apparue entre l'audience et la scène, séparant définitivement Adolfo de son double Felisberto et surtout de sa fiancée. Lors de la répétition de la mort de sa promise, il est condamné à être spectateur. Ce type de plan, comme le recours à la lumière changeante tend à faire considérer l'univers comme une perception et non comme une réalité. En ce sens, il retrouve un des thèmes de L'Invention de Morel de Bioy-Casares puisque les enregistrements du roman sont aussi des perceptions fantômes dépourvues de réalité. Les frères Quay dans l'interview du dossier de presse évoquaient d'ailleurs l'influence du baroque sur leur film.

Comme le baroque et comme dans le roman de l'Argentin, il y a chez les deux frères une tentation du solipsisme. On retrouve cette dissolution de l'identité du personnage qui finit par ne plus savoir s'il existe vraiment. C'est Adolfo qui se trouve face à lui-même et sa fiancée et se trouve ainsi privé de son existence antérieure. L'île, de ce point de vue est aussi une bonne image de cette conception du monde comme émanation de sa propre pensée. On rejoint presque La Tempête de Shakespeare aussi bien par ce personnage de demiurge qui a une fille à marier que par par ces personnages faits de la même étoffe que les songes.

Droz et Felisberto regardent un automate ; la mer vue à travers le voile de Malvina ; Assumpta rend une visite à Felisberto.Droz et Felisberto regardent un automate ; la mer vue à travers le voile de Malvina ; Assumpta rend une visite à Felisberto.Droz et Felisberto regardent un automate ; la mer vue à travers le voile de Malvina ; Assumpta rend une visite à Felisberto.

Droz et Felisberto regardent un automate ; la mer vue à travers le voile de Malvina ; Assumpta rend une visite à Felisberto.

Un cinéma renfermé ?

Et c'est peut-être là que réside le point faible du cinéma des jumeaux. La figure de la boucle, de l'enfermement est omniprésent dans ce film : huis-clos du lieu, univers qui n'est que la création de la conscience d'un individu, automates qui refont la même chose en boucle... L'histoire de la fourmi du Cameroun en est un autre symbole. Lors du tremblement de terre final, la corne de l'animal jaillit du front de Droz et émet la substance hypnotique, supposée attirer une autre fourmi.

Cet enfermement, cette hypnose devant une figure enivrante devient la meilleure métaphore des longs métrages des deux frères. L'abondance de citations qui parcourt le film finit par donner l'impression qu'il renvoie à d'autres œuvres davantage qu'à une quelconque réalité. Les personnages perdent une identité qu'ils n'avaient que de manière très vague. D'une manière symptomatique, les frères Quay font mourir et voilent Amira Casar, la plus vivante et la plus expressive de leurs actrices. Dans l'entretien déjà cité à propos de l'Institut Benjamenta, ils déclaraient traiter leurs acteurs avec le même respect que leurs marionnettes... Finalement, ils en attendent les mêmes choses. Cesar Sarachu, qui joue Felisberto et Adolfo est, en conformité avec les consignes de jeu, moins expressif que le terrifiant automate bûcheron. Le tournage entièrement en intérieur à la lumière artificielle participe aussi de cette logique. Tous ces éléments finissent par ôter toute vie au film. Leur œuvre, tournée sur elle-même, se coupe complètement de nous. Les cinéastes définissaient d'ailleurs leurs créations comme des natures mortes.

En soi, on ne peut pas le leur reprocher tant il y a de cohérence dans leur démarche. Pourtant, si cela fonctionne merveilleusement pour leurs courts métrages d'animation aux durées aléatoires, la magie opère beaucoup moins dans leurs deux longs. Les contraintes qu'ils se sont données pour respecter les normes commerciales leur font perdre de leur radicalité sans pour autant satisfaire aux exigence d'un film plus grand public. Les sept jours que dure l'action sur l'île sont construits de manière trop répétitive. Les face-à-face entre Assumpta et Felisberto tiennent péniblement la route et ne le font que grâce à la charge érotique d'Assumpta Serna. Les deux frères semblent d'ailleurs conscients de ces défauts. Ce sont encore eux qui ont le jugement le plus pertinent sur leur propre travail. Quelques années après la sortie de L'Institut Benjamenta, ils déclaraient : " Après avoir vu les films de Béla Tarr, nous réalisons que nous aurions dû faire un film de trois heures, qui aurait véritablement submergé le spectateur. Ou bien, carrément, un film de 60 minutes, qui nous aurait permis de faire passer rapidement l'histoire, et ce qui aurait donné un film très différent. Dans sa forme actuelle, il est inconfortablement coincé entre l'ennui - parce qu'il est trop long - et l'impression qu'il n'est pas assez long, pour vraiment vous transporter dans un autre univers. "

Felisberto en fait des caisses : le désarroi après s'être fait voler son âme ; le désir incontrôlable ; et la terreur devant une découverte macabre.Felisberto en fait des caisses : le désarroi après s'être fait voler son âme ; le désir incontrôlable ; et la terreur devant une découverte macabre.Felisberto en fait des caisses : le désarroi après s'être fait voler son âme ; le désir incontrôlable ; et la terreur devant une découverte macabre.

Felisberto en fait des caisses : le désarroi après s'être fait voler son âme ; le désir incontrôlable ; et la terreur devant une découverte macabre.

En espérant un très long métrage

Si L'Accordeur de tremblements de terre ne parvient ni à s'affranchir ni à satisfaire aux règles d'un long-métrage de fiction de 90 minutes, il constitue un hypnotisant livre d'images et un excellent concentré de l'univers de deux des cinéastes les plus atypiques en activité. On peut lui préférer Rue des crocodiles ou Nocturnia Articialia, courts-métrages d'animation, en espérant que les natifs de Philadelphie trouvent le financement pour un long rêve de trois heures.

Assumpta montre Droz en costume du XVIIIe siècle ; Felisberto joue à colin-maillard avec les jardiniers ; Droz imite la fameuse fourmi du Cameroun.Assumpta montre Droz en costume du XVIIIe siècle ; Felisberto joue à colin-maillard avec les jardiniers ; Droz imite la fameuse fourmi du Cameroun.Assumpta montre Droz en costume du XVIIIe siècle ; Felisberto joue à colin-maillard avec les jardiniers ; Droz imite la fameuse fourmi du Cameroun.

Assumpta montre Droz en costume du XVIIIe siècle ; Felisberto joue à colin-maillard avec les jardiniers ; Droz imite la fameuse fourmi du Cameroun.

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