"Les Petites Marguerites" de Věra Chytilová

Publié le 1 Janvier 2013

Cela aura duré un lustre. Cinq années miraculeuses durant lesquelles une poignée de jeunes réalisateurs trouveront le temps de tourner une vingtaine de films remarquables. Avant que les chars soviétiques n'écrasent le Printemps de Prague et que la " normalisation " ne commence, Milos Forman ou Jiri Menzel bousculent les règles en place du cinéma tchécoslovaque et enchantent les spectateurs du monde entier. Le premier s'ouvre les portes d'Hollywood en trois films. Il y tournera entre autres Amadeus ou Vol au-dessus d'un nid de coucous. Le second reçoit un Oscar dès 67. Mais le film le plus stupéfiant de cette autre Nouvelle Vague est sans aucun doute Les Petites Marguerites réalisé en 1966 par Věra Chytilová.

Le doigt dans le nez originel ; La position du papillon ; Un apéritif.Le doigt dans le nez originel ; La position du papillon ; Un apéritif.Le doigt dans le nez originel ; La position du papillon ; Un apéritif.

Le doigt dans le nez originel ; La position du papillon ; Un apéritif.

L'histoire de Marie 1 et de Marie 2

Même s'il est riche en événements, on peut à peine parler d'histoire à propos de ce film tant sa logique n'est pas celle d'une narration classique. Le temps et l'espace n'y obéissent pas aux même règles que notre univers. Deux jeunes filles, une blonde et une brune, Marie 1 et Marie 2 s'ennuient. Elles font le constat que tout autour d'eux est mauvais. Elles décident de faire comme tout le monde et de devenir mauvaises à leur tour. C'est le début d'une grande exploration du monde.

Pour commencer, elles trouvent une ruse pour déjeuner gratuitement au restaurant. L'une des deux se fait inviter par un homme âgé et riche quand l'autre arrive à l'improviste, s'impose à la table et se goinfre jusqu'à ce qu'il soit temps de raccompagner l'hôte au train pour qu'il reparte chez lui.

Puis, c'est une visite au cabaret où les excentricités des deux chipies éclipsent le numéro de danse qui y a lieu. C'est ensuite une tentative de suicide au gaz manquée car la fenêtre était grande ouverte. Un deuxième homme, après avoir offert le restaurant, prend le train en larmes.

L'utilisation des couleurs dans la scène du restaurant.
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L'utilisation des couleurs dans la scène du restaurant.

L'utilisation des couleurs dans la scène du restaurant.

Une quête philosophique qui finit mal

On croise un pianiste qui pensait être arrivé à ses fins puisqu'une des deux Marie se retrouve nue chez lui. Pourtant, en feignant l'innocence, elle le quittera sans qu'il se passe quoi ce soit. Une dame-pipi qui voulait leur offrir du café se fait voler sa caisse. La chance tourne puisque le troisième homme qu'elles tentent de piéger au restaurant, bien qu'ayant l'air inoffensif, les force à battre en retraite. Après quelques questionnements philosophiques, elles partent pour la campagne où leurs vols restent ignorés.

Elles parviennent enfin à un bâtiment mystérieux au sommet duquel elles trouvent une salle préparée pour un banquet qu'elles saccagent. Montées sur le lustre pour s'y balancer, elles en tombent pour se retrouver dans une rivière où elles se noient. Un texte apparaît à l'écran : les choses ne pouvaient pas finir autrement. Ce qu'elles ont fait est irréparable.

Une dernière séquence nous montre ce qui se serait passé si elles avaient tenté de rattraper leurs dégâts. On les voit enveloppées dans du papier journal occupées à balayer la salle de banquet dévastée, placer côte à côte des morceaux d'assiettes disparates et finir par s'allonger sur la table avant que le lustre ne les écrase.

Les deux marguerites en camouflage pour aller à la campagne ; La machinerie du monde ; Les deux marguerites pénitentes.Les deux marguerites en camouflage pour aller à la campagne ; La machinerie du monde ; Les deux marguerites pénitentes.Les deux marguerites en camouflage pour aller à la campagne ; La machinerie du monde ; Les deux marguerites pénitentes.

Les deux marguerites en camouflage pour aller à la campagne ; La machinerie du monde ; Les deux marguerites pénitentes.

L'anti-réalisme socialiste

Les Petites Marguerites est un film flamboyant, une improbable rencontre entre les expérimentations de Jean-Luc Godard et le burlesque des Marx Brothers. On y trouve pèle-mêle des scènes de saccages, des batailles de tarte à la crème, des courses poursuites à côté de questionnements sur l'existence, de passages du noir et blanc à la couleur, d'inattendues correspondance entre l'image et le son et une bande-son pleine d'expérimentations. Věra Chytilová ne semble avoir connaissances des règles que pour les détruire.

Rarement un film aura pris aussi systématiquement le contrepoint des normes de son époque. Dans les régimes communistes, on avait statué sur ce que devaient être les œuvres d'art produites. Au cinéma, le " réalisme socialiste " était de rigueur. Il s'agissait de films mettant en scène en un héros issu du peuple, travailleur, loyal, courageux et généreux. Il s'agissait de le filmer sans trop d'apprêts, dans un style accessible à tous. Ce n'était pas l'occasion pour un réalisateur individualiste d'exprimer ses états d'âme mais il s'agissait d'encourager le travailleur et de lui donner un modèle.

Marie en train de buller ; Un jardin d'intérieur ; Le banquet de maîtres de monde.Marie en train de buller ; Un jardin d'intérieur ; Le banquet de maîtres de monde.Marie en train de buller ; Un jardin d'intérieur ; Le banquet de maîtres de monde.

Marie en train de buller ; Un jardin d'intérieur ; Le banquet de maîtres de monde.

Une apparente anarchie

Certes depuis la mort de Staline, il y avait eu un certain infléchissement, spécialement en Tchécoslovaquie. Mais il y a un abîme entre cet infléchissement et ces deux héroïnes qui ne travaillent jamais, qui mentent et volent pour le plaisir dans un monde où cela semble la norme, à l'intérieur d'un film où tout est fait pour rappeler au spectateur qu'il est face à des images et des sons artificiels et travaillés. D'où les problèmes que la réalisatrice aura avec les autorités de son pays. D'où aussi la tendance de beaucoup de critiques occidentaux de l'époque ou d'aujourd'hui à voir dans le film un chaos jubilatoire sans queue ni tête et dans les deux jolies vandales des agitatrices politiques dénonçant par l'absurde un système autoritaire, des féministes, voire des protestataires indignées par la société de consommation.

Cette interprétation est assez compréhensible. Le charme et la fraîcheur des deux actrices, la vitalité et la franchise des leurs personnages opposées au monde sinistre qui les entoure, le ton de comédie dont le film ne se départit jamais, jusqu'à l'absurde morale que répète pieusement une des héroïnes à la fin : " Si nous travaillons bien et que nous sommes gentilles, alors nous serons heureuses ", tout nous incite à diviser le monde en deux camps : les gentilles provocatrices d'un côté, les mauvais oppresseurs de l'autre. La forme même du film, plein de rythme et de couleurs, semble une provocation de plus.

Un voyage en train ; Une soirée pyjama ; Des plantes d'intérieur.Un voyage en train ; Une soirée pyjama ; Des plantes d'intérieur.Un voyage en train ; Une soirée pyjama ; Des plantes d'intérieur.

Un voyage en train ; Une soirée pyjama ; Des plantes d'intérieur.

Des images qui continuent à interroger

Sans avoir la violence de l'œil coupé au rasoir du Chien andalou de Bunuel et Dali, certaines scènes du film continuent à heurter nos représentations : des talons plantés dans une carcasse de poulet lors d'une danse sur une table chargée de mets, certaines postures loin des carcans imposés aux corps féminins au cinéma, le sacro-saint commandement " Il ne faut pas jouer avec la nourriture " bafoué régulièrement ou encore un incendie allumé dans un appartement pour faire cuire un repas... Autant de gestes qu'on nous a appris à trouver choquants et que nous prenons plaisir à voir exécutés à l'écran.

De même, l'univers du film semble dépourvu de la logique de celui dans lequel nous vivons sans pour autant obéir aux lois d'un genre cinématographique. L'enchaînement des péripéties à des airs d'improvisation et les scènes au cours desquelles les deux Marie semble chercher l'inspiration renforcent cette impression. Pourtant, comme dans beaucoup de films qui font preuve d'une imagination débridée, le récit suit rigoureusement une logique qui n'est pas celle du réalisme mais celle du réalisateur.

Une des marguerites se confronte à l'idéal féminin classique ; L'autre semble avoir d'autres sources d'inspiration ; Un steack tartare préparé à la mode tchèque.Une des marguerites se confronte à l'idéal féminin classique ; L'autre semble avoir d'autres sources d'inspiration ; Un steack tartare préparé à la mode tchèque.Une des marguerites se confronte à l'idéal féminin classique ; L'autre semble avoir d'autres sources d'inspiration ; Un steack tartare préparé à la mode tchèque.

Une des marguerites se confronte à l'idéal féminin classique ; L'autre semble avoir d'autres sources d'inspiration ; Un steack tartare préparé à la mode tchèque.

Au commencement était le doigt dans le nez

Le mode d'emploi nous est donné dès le générique du film. On y voit une alternance de deux types de plans. D'une part, dans des tons bleutés, les engrenages en mouvement d'une machine dont on ignore la fonction. On recroisera cette mystérieuse machine lors du séjour des Marie à la campagne. D'autre part, dans des ton rouges, des images d'explosions tirées d'archives. L'opposition est claire : ton froids et formes géométriques d'un côté, ton chauds et explosions chaotiques de l'autre. Bref, l'application mécanique d'un simple mouvement provoque des catastrophes dignes d'une guerre.

Quel est cette simple action qui doit provoquer une apocalypse ? Au commencement du film, on trouve les deux héroïnes assises côte à côte en maillot de bain. Le premier geste du film est réalisé par la blonde qui se met un doigt dans le nez. Le geste est aussitôt censuré par la brune d'un coup de trompette et la blonde constate amèrement : "Je ne peux même pas faire ça." Lors de cette séquence où le moindre de leur mouvement est accompagné d'un grincement, les deux héroïnes s'animent petit à petit et achèvent les phrases l'une de l'autre. C'est là qu'elles prennent la décision de devenir mauvaises comme le reste du monde. Cette séquence se conclue par une claque de la brune à la blonde qui tombe. Suite à un raccord dans le mouvement, elle se relève en se tenant la joue dans une sorte de jardin où trône un pommier. Pas besoin d'avoir fait des études de théologie pour deviner de quel lieu il peut s'agir... En cas de doute, on peut se référer aux titres de quelques uns des films de la réalisatrice : Le Fruit du Paradis, Le Jeu de pomme, L'Expulsion du paradis... On voit alors la blonde se saisir de la pomme avant que la brune ne parvienne à lui faire recracher le noyau à temps.

Dans ces quelques minutes se trouve enclenchée la mécanique du film : le geste initial des deux Marie n'est pas un geste de révolte mais au contraire une réaction grégaire, le renoncement au choix individuel pour se conformer à la morale dominante. Le péché originel des héroïnes est le contraire de celui de la Bible. Il ne s'agit plus de vouloir savoir la différence entre bien et mal, mais au contraire d'y renoncer.

La machine du générique ; Une chute de pommes sur fond de damier ; Il ne manque plus qu'un serpent.La machine du générique ; Une chute de pommes sur fond de damier ; Il ne manque plus qu'un serpent.La machine du générique ; Une chute de pommes sur fond de damier ; Il ne manque plus qu'un serpent.

La machine du générique ; Une chute de pommes sur fond de damier ; Il ne manque plus qu'un serpent.

Une carrière tourmentée

L'écart est étonnant entre la forme du film, qui pourrait être punk avant l'heure, et ce propos moral assez appuyé. Mais dans ses interviews, Věra Chytilová ne dit pas autre chose. Dans une lettre au président Husak déclarait : "Les Petites Marguerites était une œuvre de moralité montrant comment le mal ne se manifeste pas nécessairement dans une orgie de destruction causée par la guerre, que ses racines peuvent se trouver caché dans les frasques malicieuses de la vie quotidienne." Propos de circonstances pour complaire au pouvoir et faire lever une interdiction de faire des films ? Sans doute pas puisqu'elle a n'est jamais revenu dessus et que ses propos vont toujours en ce sens depuis.

Věra Chytilová qu'on identifie à ce film ne ressemble absolument pas à ses héroïnes. Née en 1929, elles commence des études d'architecture et de philosophie qu'elle en finira pas. Elle devient ensuite mannequin, photographe et dessinatrice avant d'entrer à la prestigieuse FAMU, l'école de cinéma de Prague dont sortiront aussi d'autres membres de la Nouvelle Vague tchécoslovaque. Avant Les Petites Marguerites, elle avait réalisé le portrait croisé d'une athlète de haut niveau et d'une ménagère et réalisé un court-métrage dans le film collectif Les Petites Perles au fond de l'eau, qui pourrait tenir lieu de film-manifeste du mouvement. Le Fruit du Paradis lui vaudra une interdiction de tourner pendant sept ans mais elle fera le choix de rester en Tchécoslovaquie où elle continue de tourner.

Les marguerites se font chasser d'un bar ; S'ennuient en attendant de trouver à qui nuire ; Ou en pleine soirée pyjama.Les marguerites se font chasser d'un bar ; S'ennuient en attendant de trouver à qui nuire ; Ou en pleine soirée pyjama.Les marguerites se font chasser d'un bar ; S'ennuient en attendant de trouver à qui nuire ; Ou en pleine soirée pyjama.

Les marguerites se font chasser d'un bar ; S'ennuient en attendant de trouver à qui nuire ; Ou en pleine soirée pyjama.

La Margaret Thatcher du cinéma tchèque

Kate Connolly l'avait rencontrée pour écrire un article dans le Guardian du 11 aout 2000. La réalisatrice alors âgée de plus de 70 ans s'était fait arrêter la semaine précédente lors d'un tournage en Allemagne parce qu'elle filmait sa petite-fille nue sur la plage et qu'on la soupçonnait de pédophilie... Elle y racontait que, position politique à part, elle était fière d'être surnommée la " Margaret Thatcher du cinéma tchèque ", car "les gens sont généralement faibles, prudents et ont peur d'être embarrassés alors qu['elle est] sans pitié et impertinente. " Quand on lui demande si elle se considère féministe et si cela a une influence sur sa façon de faire les films, la réponse est sèche : " Est-ce que votre journal est sérieux ? Vous posez des questions inutiles et primitives. " avant de développer : " S'il y a quelque chose que vous n'aimez pas, ne respectez pas les règles – Cassez-les. Je suis un ennemi de la bêtise et simplicité d'esprit chez les hommes comme chez les femmes. "

Si ce film n'est pas l'hymne enjoué à la libération des femmes auquel on le réduit parfois, il ne faudrait tout de même pas voir Les Petites Marguerites comme une leçon de catéchisme individualiste donnée par une acariâtre, une sorte de version punk des Malheurs de Sophie. Si la responsabilité individuelle est une obsession chez Chytilová, elle en profite aussi pour peindre un tableau acide de la société tchécoslovaque de l'époque.

Le motif de la fente : l'herbe est toujours plus verte de l'autre côté. Le motif de la fente : l'herbe est toujours plus verte de l'autre côté. Le motif de la fente : l'herbe est toujours plus verte de l'autre côté.

Le motif de la fente : l'herbe est toujours plus verte de l'autre côté.

Les Amours d'une blonde Vs Les Petites Marguerites

Le rapprochement de ce film avec Les Amours d'un blonde de Milos Forman sorti un an plus tôt est éclairant. D'abord, parce qu'on mesure l'audace des Petites Marguerites dans l'écart par rapport à ce film déjà novateur : le torrent d'inventions visuelles, la fragmentation du monde, la liberté de posture des actrices (y compris les doigts dans le nez), l'absence de travail des héroïnes et les personnages de femmes qui refusent d'être passives ou victimes ne se trouvent que chez Chytilová.

Certains passages des Petites Marguerites semblent presque des pastiches de scènes du film de Forman. Dans le film du futur réalisateur hollywoodien, une jeune fille est séduite par un pianiste de passage, qui à force de ruses parvient à l'attirer dans sa chambre, à la faire se déshabiller et gagne sa confiance en lui répétant cent fois qu'il n'a pas de copine à Prague. Dans une des plus belles scènes des Petites Marguerites, Marie la blonde se trouve chez nue un pianiste. Il lui dit des niaiseries ou joue du piano pour la séduire tandis qu'elle cache sa nudité derrière des cadre où se trouvent des papillons épinglés et fait semblant de ne pas comprendre où il veut en venir. Plus tard, alors qu'il répétera bêtement à sa porte qu'il est amoureux d'elle, l'autre Marie se moquera d'elle en lui disant : " Ouvre-lui puisqu'il dit qu'il t'aime. " A la jeune fille naïve de Forman (peut-être pas si naïve que ça, d'ailleurs), Chytilová oppose une professionnelle de la provocation et offre un manuel de survie à l'usage des jeunes filles de Tchécoslovaquie.

Car on trouve aussi un inquiétant point commun entre les deux films : les hommes mariés et âgés courtisant les jeunes femmes à coup de boisson ou de nourriture semblent faire partie du paysage de l'époque à en croire les deux films. Comme l'héroïne de Forman, les jeunes filles sont aussi confrontés à un vaste échantillon de la société.

Le pianiste aux papillons ; Lénine fait une apparition amicale tout comme Johnny Weissmuller.Le pianiste aux papillons ; Lénine fait une apparition amicale tout comme Johnny Weissmuller.Le pianiste aux papillons ; Lénine fait une apparition amicale tout comme Johnny Weissmuller.

Le pianiste aux papillons ; Lénine fait une apparition amicale tout comme Johnny Weissmuller.

L'exploration à la manière d'Harpo Marx

L'outil privilégié des deux exploratrices semble être la paire de ciseaux. Elles l'utilisent souvent d'une manière burlesque qui n'est pas sans rappeler Harpo Marx. Tout y passe en toutes circonstances : lors d'un bivouac en intérieur, les ciseaux servent à découper les ingrédients ; au restaurant, le pochette d'un homme ; lors d'une scène de dispute, elles se coupent l'une l'autre la tête ou un bras...

A côté de cet aspect comique, cet instrument joue sur l'ambivalence sur laquelle insiste Chytilová : la création et la destruction. C'est à la fois ce qui détruit et ce qui crée une forme. La première fois qu'une des héroïnes s'en sert, c'est pour couper les draps de son lit et faire apparaître pour son plus grand bonheur une couverture au motif floral.

C'est aussi ce qui permet de passer au travers des apparences. Le monde des deux Marie semble être un monde sans épaisseur dont il suffit de couper la surface pour pouvoir le traverser. A la fin d'un repas, elles découpent des images de nourriture qu'elles mangent. Ou au moment de prendre un bain, elles immerge un homme extrait lui aussi d'un magazine. C'est dans la même logique qu'elles se découperont l'une et l'autre, comme si leur réalité ou le corps n'avait pas plus d'épaisseur qu'un prospectus. Lors de leur punition, les deux jeunes filles revêtues de journal deviennent peut-être à leur tour des être de papier.

Le début du voyage ; Un repas de papier ; Une décapitation.Le début du voyage ; Un repas de papier ; Une décapitation.Le début du voyage ; Un repas de papier ; Une décapitation.

Le début du voyage ; Un repas de papier ; Une décapitation.

La traversé des apparences

Il y a chez les deux jeunes filles une volonté d'aller voir ce qui se cache derrière les choses. Une scène regroupe leurs deux principales démarches : le découpage, et l'approfondissement. La caméra filme de dessus le lit des héroïnes où elles s'allongent à tour de rôle avant d'être roulées dans une couverture et poussées hors du lit par l'autre qui s'étend à son tour sur la couche sur une couverture nouvellement dévoilée. Cette scène finit par le découpage du contour de l'autre sur la couverture, comme une manière de prouver son existence, de relever une empreinte.

Comme pour donner corps à cette nécessité d'aller voir derrière, deux motifs reviennent souvent. D'abord, celui de la porte close et du verrou. Lors de l'excursion à la campagne, on a une véritable symphonie de verrous. Une musique de fanfare accompagne la progression des héroïnes. La musique continue mais à l'image, on voit une longue suite de plans de verrous montés sur le rythme de la musique. Où sont les clés de ces verrous ? Ce sont peut-être celles qu'on aperçoit lorsque les héroïnes prennent le monte-charge qui doit la mener à la salle de banquet.

Le deuxième motif est celui de la fente, du trou de serrure. On voit souvent les héroïnes se pencher pour regarder ce qu'il y a de l'autre côté. On nous les montre en train de s'ennuyer devant un panneau lorsque l'une des deux remarque une fente. A ce plan en noir et blanc en succède un nous montrant ce qu'elles aperçoivent par cette ouverture : une pelouse d'un vert éclatant. L'image du film, signée par Jaroslav Kucera, qui était alors le mari de Věra Chytilová joue avec beaucoup d'adresse sur les contrastes d'une couleur à l'autre, du passage du noir et blanc à la couleur. Le plus souvent, il s'agit d'introduire des éléments de discontinuité ou de créer de petites ellipses. Ici, il s'agit sans doute d'une mise en image de l'expression " L'herbe est toujours plus verte de l'autre côté. " Est-ce cette envie d'aller voir derrière qui a motivé le doigt dans le nez originel ?

Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.
Le fameux musée du verrou de Prague.

Le fameux musée du verrou de Prague.

Une géographie verticale

La méthode des deux découpeuses semble fonctionner. C'est suite à une scène burlesque au cours de laquelle elles se sont découpées l'une l'autre comme des feuilles de papier qu'elles accèdent à une sorte de révélation. Cisaillant à tour de bras, elles finissent par réduire en pièces l'image elle-même. Après cette séquence, on les trouve dans un étrange bâtiment, faits de couloirs bétonnés ou carrelés, de tuyaux et de portes métalliques. On aperçoit rapidement une cuisine. Bref, on a l'impression d'être là où se fabriquent les choses, dans la machinerie du monde.

Le voyage de nos deux héroïnes finit au bout d'une longue montée dans un monte-plat pour déboucher dans la salle de banquet. Auparavant, elles auront traversé tout le pays, vu des paysans, des dames-pipis, des musiciens, des artistes, des hommes riches, des ouvriers etc. Le passage d'un espace à l'autre se fait souvent de manière étrange. Un raccord-mouvement permet de passer du bord d'un fleuve au jardin d'Eden. Un long travelling sur des voies ferrés aboutit dans un cabaret où se déroule un numéro. L'appartement où se retrouvent les Marie n'est ni ouvert ni fermé. On y trouve des plantes, on y fait des feu, les murs sont tapissés de reproductions de végétaux mais il y a aussi un compteur de gaz, un lit ou une armoire.

Le seul déplacement qui semble correspondre à une logique est celui qui se fait sur l'axe vertical. Si on descend, on rencontre les gens des classes les plus défavorisées. C'est après avoir descendu un escalier qu'elles détroussent la dame-pipi, avant de le remonter pour retourner voler de plus riches. Elles arrivent à la campagne en roulant sur elles-mêmes le long d'une grande pente. Enfin, nous l'avons dit, c'est au terme d'une longue ascension qu'elles accèdent à la luxueuse salle de banquet, après être passées devant un orchestre, un comptoir derrière lequel se trouvent des clés et une boucherie.

Une descente et une montée d'escaliers colorées ; Le monte-charge : les marguerites sont passées de l'autre côté de l'image.Une descente et une montée d'escaliers colorées ; Le monte-charge : les marguerites sont passées de l'autre côté de l'image.Une descente et une montée d'escaliers colorées ; Le monte-charge : les marguerites sont passées de l'autre côté de l'image.

Une descente et une montée d'escaliers colorées ; Le monte-charge : les marguerites sont passées de l'autre côté de l'image.

L'assiette des riches

Dans les toilettes, on leur offre un café. A la campagne, elles volent dans des champs du maïs qu'elles mangent cru. Au restaurant, elles essaient tous les plats et se gavent de desserts. Lors du saccage du banquet qui finit en bataille de tarte à la crème, ce qu'elles avalent relève de la performance. Chytilová a fait plusieurs longs plans où on les voit se servir dans plusieurs plats. Sur l'un d'eux, on les voit faire le tour de la table, se servant de chaque assiette et amenant avec elles un plat qu'elles n'ont pas encore pu goûter. La nourriture tient dans le film un rôle central et est d'abord un indicateur de niveau social.

C'est ensuite un symbole de l'hypocrisie de la relation avec les hommes. Invitées au restaurant en échange de faveurs, elles doivent respecter un certain implicite : d'un côté, ne pas faire allusion au marché et faire croire que c'est l'attirance pour l'autre qui les amène au restaurant ; de l'autre, pour garder une image érotique, ne pas trop manger et se faire prier pour accepter de boire du vin. C'est parce qu'il assume franchement son désir que le troisième homme qui les amène au restaurant est plus proche du but que les deux autres.

Un savoir-vivre digne de Nadine de Rotschild ; L'être humain comme aliment ; Un repas champêtre.Un savoir-vivre digne de Nadine de Rotschild ; L'être humain comme aliment ; Un repas champêtre.Un savoir-vivre digne de Nadine de Rotschild ; L'être humain comme aliment ; Un repas champêtre.

Un savoir-vivre digne de Nadine de Rotschild ; L'être humain comme aliment ; Un repas champêtre.

Sexe et jambon

La nourriture tient aussi sans doute une sorte de rôle de chaîne alimentaire mais qui ne s'arrête pas aux seuls animaux. Le corps humain est souvent assimilé à de la nourriture et il y a une sorte d'équivalence sexe/nourriture qui n'est pas que de l'ordre de la contre-partie. Marie la blonde, les fesses cachées par une vitrine où se tiennent des papillons épinglés demande à son soupirant s'il a du jambon. La même se demande plus tard pourquoi les hommes disent " Je t'aime " et non pas " œuf ". Les deux jeunes filles à la fin de leur repas fait chez elles, avant de manger du papier, envisagent le corps de l'autre comme un possible aliment. Les orteils de la brune ne sont jamais loin des ciseaux de la blonde quand celle-ci découpe des saucisses. On pique à coup de fourchette le ventre de l'autre en le présentant comme un morceau de choix.

Cette sorte de cannibalisme trouve peut-être son dénouement dans la scène finale. Le châtiment qui s'abat sur les deux casseuses ne vient peut-être que du fait qu'elles s'en sont pris à des gens au-dessus d'elles. Pendant toute la durée du film, elles ont agi en totale impunité. Il y avait certes quelques désagréments (fuite en train, poursuivants collants...) mais rien de comparable à cette fin. C'est peut-être aussi un retour au jardin d'Eden où tout était à la disposition de l'homme pour qu'il en fasse son repas. Cette punition finale relève plus de la vengeance que de la justice. Au châtiment final succèdent les images de destruction qui ouvraient le film et une dédicace apparaît : "Ce film est dédié à tous ceux qui ne s'indignent que lorsqu'on piétine leurs salades." Ce n'est pas fait de voler la nourriture des autres qui leur est reproché, mais celui d'avoir volé celle des puissants.

Le moment idéal pour demander du jambon ; Les marguerites sont au sommet ; Le découpage de l'image.Le moment idéal pour demander du jambon ; Les marguerites sont au sommet ; Le découpage de l'image.Le moment idéal pour demander du jambon ; Les marguerites sont au sommet ; Le découpage de l'image.

Le moment idéal pour demander du jambon ; Les marguerites sont au sommet ; Le découpage de l'image.

Un film jeune de cinquante ans

Étonnamment peu connu au regard de son inventivité et de sa recherche, Les Petites Marguerites est un fascinant labyrinthe, saturé de signes et d'indices. En plus des quelques motifs que nous avons évoqués, on pourrait citer le damier, les fleurs, les papillons ou encore l'eau sans épuiser les nombreuses possibilités de lecture et de contre-sens qu'offre ce cette œuvre chatoyante. Malgré sa forme apparemment éclatée, elle recèle une construction très structurée. Malgré sa grande liberté de ton, elle cache une morale complexe et ambiguë. Presque cinquante ans après leurs sorties, les marguerites n'ont rien perdu de leur fraîcheur ni de leur pouvoir de fascination.

Moment d'angoisse dans le monte-charge ; Une assiette comme neuve ; Des fleurs et des papillons.Moment d'angoisse dans le monte-charge ; Une assiette comme neuve ; Des fleurs et des papillons.Moment d'angoisse dans le monte-charge ; Une assiette comme neuve ; Des fleurs et des papillons.

Moment d'angoisse dans le monte-charge ; Une assiette comme neuve ; Des fleurs et des papillons.

Sedmikrasky, réalisé en 1966 par Věra Chytilová. Durée : 1 heure 14 minutes.

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Symbol d'Hitoshi Matsumoto, fable proche dans sa thématique des Petites Marguerites et obéissant à la même logique que les jeux-vidéos.

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