"Les Saignantes" de Jean-Pierre Bekolo

Publié le 1 Décembre 2012

On dit " science-fiction " et les clichés affluent : des mégapoles lumineuses, des voitures volantes, des armes redoutables, des créatures venues d'ailleurs, un budget gigantesque et une humanité confrontée à ses rêves de maîtrise totale ou à une menace venue d'ailleurs.

Il existe aussi quelques uns sur le cinéma africain : une chronique sur le quotidien d'une communauté ou d'un personnage attachant confrontés à la pauvreté, à la manière d'Abouna ou plus récemment de La Pirogue.

Par contre, la rencontre entre cinéma africain et science-fiction n'évoque rien comme s'il était impossible de penser l'Afrique au futur. Avec Les Saignantes, Jean-Pierre Bekolo, réalisateur camerounais, se penche sur ce vide étonnant.

Pas de doute possible, il s'agit de science fiction : une Africaine en apesanteur ; un ministre boit dans le verre d'un extra-terrestres ; et la princesse Leïa fait une apparition.Pas de doute possible, il s'agit de science fiction : une Africaine en apesanteur ; un ministre boit dans le verre d'un extra-terrestres ; et la princesse Leïa fait une apparition.Pas de doute possible, il s'agit de science fiction : une Africaine en apesanteur ; un ministre boit dans le verre d'un extra-terrestres ; et la princesse Leïa fait une apparition.

Pas de doute possible, il s'agit de science fiction : une Africaine en apesanteur ; un ministre boit dans le verre d'un extra-terrestres ; et la princesse Leïa fait une apparition.

Félix Faure, envoûtements et marchés publics

Nous sommes au Cameroun, en 2025. Majolie, une séduisante jeune femme est au lit avec un notable afin d'obtenir un marché. Suspendue à un harnais, elle plane au-dessus de lui et retarde la moment de la chose. Le Mevungu, un esprit, prend possession d'elle et fait mourir son client. Elle appelle à l'aide sa meilleure amie Chouchou qui traverse la ville et la rejoint. Les deux jeunes filles tentent de faire disparaître le cadavre en le faisant débiter par un boucher.

Alors qu'il ne leur reste plus qu'à se débarrasser de la tête, elles sont invitées à faire les pleureuses lors d'un DGP, un Deuil de Grande Personnalité, qui sont les seules fêtes restantes. Elles décident de racheter un corps pour le notable mort comme Félix Faure afin d'assister à son enterrement.

Lors de la cérémonie, elles parviennent à se faire raccompagner par un ministre d'état qui leur promet un marché contre une nuit. Le jour prévu, alors que Majolie tente de retarder le passage à l'acte, Chouchou repère l'endroit où le ministre cache sa fortune. Majolie parvient à s'éclipser. Le ministre, menacé par une révélation scandaleuse prend une femme en otage et s'enfuit. Les deux amies apparaissent mystérieusement. S'ensuit un combat étrange entre elles et le ministre au terme duquel elles le neutralisent provisoirement et mettent la main sur sa fortune avant que le Mevungu ne les quitte. Après des hésitations, elles décident de rester dans leur pays.

Dans le futur, il n'y aura pas des escalators partout ; Un film qu'on peut voir en 3D avec des lunnettes spéciales faites à partir de concombres.Dans le futur, il n'y aura pas des escalators partout ; Un film qu'on peut voir en 3D avec des lunnettes spéciales faites à partir de concombres.Dans le futur, il n'y aura pas des escalators partout ; Un film qu'on peut voir en 3D avec des lunnettes spéciales faites à partir de concombres.

Dans le futur, il n'y aura pas des escalators partout ; Un film qu'on peut voir en 3D avec des lunnettes spéciales faites à partir de concombres.

Le mystérieux Mevungu

Étrange histoire qui repose en grande partie sur la magie. Il ne faudrait surtout pas s'imaginer que celle-ci est à prendre dans le film au premier degré. Il s'agit ici d'un symbole, d'une part de merveilleux qui change la réalité et rend possible le succès de deux jeunes filles anonymes face à un ministre. Dans le premier long-métrage de Bekolo, Quartier Mozart, on trouvait déjà un personnage de sorcière qui permettait à une jeune fille de suivre les chassés-croisés amoureux des différents personnages et qui pouvait ainsi finir par porter un jugement sur chacun à la fin du film. Dans les deux cas, il s'agit de mettre une vieille superstition au service de cinéma, comme le font les films mettant en scène le père Noël.

Le film nous parle d'un rituel appelé Mevungu. Il est rattaché à la culture Beti, une des nombreuses qui existent au Cameroun et dont le réalisateur est originaire. On l'exécutait surtout dans les périodes difficiles, lorsque rien ne poussait, qu'il n'y avait rien à chasser ou qu'une femme ne pouvait pas avoir d'enfants. Bref, il s'agissait d'exorciser la stérilité. Plusieurs femmes de la tribu se réunissaient alors secrètement la nuit pour l'accomplir ensemble. Le Mevungu est une célébration de la fertilité et en particulier du clitoris qui en est un des symboles. C'était un rite exclusivement féminin.

Cette tradition n'est pas très connue au Cameroun. Jean-Pierre Bekolo, lui-même beti, dit ne l'avoir découverte que récemment par l'intermédiaire d'un roman. Il y a vu une belle source d'inspiration cinématographique. Dans le film, on ne voit pas l'esprit. A l'origine, il devait y avoir un doute sur son existence qui n'aurait été que suggérée. Pour des raisons de clarté, Bekolo a ajouté une voix-off qui n'en dit pas trop pour autant. Il faut être prévenu pour faire le lien entre la possession et la mort du notable suite à la danse exécutée par Chouchou. Sans cette grille de lecture, le combat final contre le ministre accompagné des chorégraphies des jeunes femmes ne peut que sembler ridicule.

Une assemblée de sorcières ; L'instant cougar du film ; Un atelier Mevungu dans la salle de bain.Une assemblée de sorcières ; L'instant cougar du film ; Un atelier Mevungu dans la salle de bain.Une assemblée de sorcières ; L'instant cougar du film ; Un atelier Mevungu dans la salle de bain.

Une assemblée de sorcières ; L'instant cougar du film ; Un atelier Mevungu dans la salle de bain.

Une société dans l'impasse

Si on a recours au Mevungu, c'est que les choses vont mal. Cet élément a dû sembler pertinent au réalisateur pour évoquer le Cameroun de 2005. La peinture qu'il en fait le réalisateur est particulièrement sombre : une classe politique complètement corrompue, une police qui semble préoccupée davantage par la quête de la nourriture ou des pots-de-vin que par la justice. Les hommes sont moitiés presque tous présentés comme alcooliques ou obsédés par le sexe. Quatre gangsters dans leur voiture résument la situation. Le premier déclare : " Moi c'est la voiture que je veux. ". Le deuxième répond : " Moi je veux baiser. " et un troisième conclue : " Moi je veux tout. " Si la forme est humoristique, le constat est tout de même assez désespéré. On croisera aussi un morguier vénal et alcoolique, un chauffeur de taxi aussi idiot que musclé ou encore un boucher attardé qui travaille à la tronçonneuse. Un personnage de policier déclare que tant qu'il a un logement et de quoi manger, rien n'a d'importance. Au-delà même des comportements, c'est l'absence d'envie et de projet qui caractérise les personnages masculins.

Le seul qui soit montré comme respectable est un jeune policier que son aîné essaie toujours de ramener à la raison. Seul à agir de manière désintéressée, il essuie les moqueries de son aîné. Cependant, s'il parvient à quelque chose, c'est uniquement parce qu'il est manipulé. Une femme qui voulait faire tomber le ministre lui donne toutes les preuves nécessaires. Pour le reste, ses tentatives pour arrêter les deux héroïnes, les sanglantes, se soldent par des échecs qui reviennent presque comme des running gags.

Un boucher-charcutier ; le gang des chemisettes ; Waluigi se met une mine.Un boucher-charcutier ; le gang des chemisettes ; Waluigi se met une mine.Un boucher-charcutier ; le gang des chemisettes ; Waluigi se met une mine.

Un boucher-charcutier ; le gang des chemisettes ; Waluigi se met une mine.

Des femmes d'action

Comme dans Quartier Mozart, si les femmes ne sont pas épargnées, elles sont plutôt mieux traitées. La mère de Majolie, qui fraie avec des sorcières est ambigüe. Il y a un décalage entre les aspirations de la jeune génération et de l'ancienne. Il est difficile pour un spectateur européen d'avoir des certitudes quant à ces figures de sorcières aux flamboyantes coiffes rouges. D'un côté, elles semblent être celles qui dirigent le Mevungu et qui ont choisi les deux jeunes filles comme réceptacle. De l'autre, elles semblent être craintes par les jeunes filles qui croient qu'elles en ont après leur clitoris. On ne sait si le Mevungu explique le rôle positif des femmes ou s'il sert d'illustration de la foi de Bekolo en leur rôle dans la société.

On peut d'ailleurs noter que les mûrs de la chambre de Majolie sont couverts de posters de films ayant pour point commun d'avoir des héroïnes féminines dans des genres traditionnellement masculins : Tomb Raider, Resident Evil ou encore Scream, films qu'on n'imaginait pas forcément être toujours des références en 2025... Le romantisme ne semble pas être d'actualité. Si les sanglantes embrassent parfois un homme ou remarquent qu'un autre est beau garçon, elles donnent l'impression être en guerre contre eux et ne les voir que comme un moyen de parvenir en essayant de payer le moins possible de sa personne.

Un samedi soir à Yaounde : on se met bien ; on fait un tour en voiture ; et on termine par un petit fight.Un samedi soir à Yaounde : on se met bien ; on fait un tour en voiture ; et on termine par un petit fight.Un samedi soir à Yaounde : on se met bien ; on fait un tour en voiture ; et on termine par un petit fight.

Un samedi soir à Yaounde : on se met bien ; on fait un tour en voiture ; et on termine par un petit fight.

Une économie du désir

Le film se place dans une certaine tradition du film à couple d'héroïnes dans laquelle on retrouverait entre autres Mulholland Drive, Les Aventures de Reinette et Mirabelle ou encore Les Petites Marguerites avec lequel il a beaucoup de points communs. Dans ces récits, la femme n'est pas montrée essentiellement sous l'angle de la vie sentimentale et sa vie ne semble pas connaître son apogée dans le mariage. Elle n'apparait pas montrée comme un personnage isolée ou dans une situation de manque affectif.

Ce film a pourtant une forte dimension érotique. La première séquence du film montre Chouchou vêtue de son seul soutien-gorge suspendue à un harnais et flottant au dessus d'un homme qu'elle provoque. La scène de la provocation sexuelle sera reprise plus tard avec un autre personnage. Pourtant, il n'y aura pas d'acte sexuel dans le film. Les deux héroïnes sortent vierges de leurs aventures. Cela a sans doute à voir avec le Mevungu. Mais c'est sans doute expliqué encore plus clairement par un carton du film demandant : " Comment faire un film d'amour où l'amour est impossible ? " Lorsqu'elles négocient des marchés avec le ministre, elle parlent de sexe et non d'amour.

Dans une société où les hommes ont tous les droits, le mariage est plus une affaire économique que sentimentale. Dans Quartier Mozart, un personnage choisit de se remarier et met sa première femme à la porte. Pris de remords, il demande l'avis du prêtre qui lui explique : " Dieu vous aime. Il veut votre bonheur. Alors si la deuxième femme fait votre bonheur, il est heureux. Ne vous reprochez rien mon commissaire. " La femme délaissée prendra d'ailleurs une forme de revanche en vendant ses plats, comme si la cuisine remplaçait le sexe. Pour les sanglantes, le désir est ce par quoi elles tiennent les hommes et ce à quoi elles ne doivent pas penser si elles veulent survivre.

Les deux héroïnes face à la lune ; Les mêmes en train d'obtenir des marchés publics.Les deux héroïnes face à la lune ; Les mêmes en train d'obtenir des marchés publics.Les deux héroïnes face à la lune ; Les mêmes en train d'obtenir des marchés publics.

Les deux héroïnes face à la lune ; Les mêmes en train d'obtenir des marchés publics.

Une Africaine dans l'espace

Un autre élément féminin accompagne le film de l'ouverture à la fermeture : la Lune. Notre satellite est à la source de croyances très variables d'une culture à l'autre. Dans le film, il est montré très clairement du côté de la femme. C'est sans doute parce que la lune est pleine que la possession a lieu. Lors d'un passage du film, les deux héroïnes discutent en l'observant. Elles évoquent l'expression " avoir ses lunes " pour parler des menstruations, la mère décédée de Chouchou et une légende selon laquelle y vivrait une mère avec un bébé dans le dos.

Cela fait aussi penser à une vidéo réalisée par Bekolo pour le musée du Quai Branly intitulée Une Africaine dans l'espace. Cette courte vidéo reprend un des enjeux du film : la nécessité de pouvoir imaginer une Afrique moderne, dotée d'un futur. Cela rappelle aussi la séquence au cours de laquelle Chouchou, fixée à un harnais, semble en apesanteur d'autant plus que le réalisateur dans un premier temps ne nous montre pas qu'elle est attachée. Du rituel traditionnel à la conquête spatiale, le Mevungu subit une étrange métamorphose entre les mains du réalisateur camerounais. Ce pont entre tradition et modernité est une des préoccupations majeures du film.

Des faux-airs de Gotham City, les grattes-ciel en moins ; la pleine lune ; un décor haut en couleurs.Des faux-airs de Gotham City, les grattes-ciel en moins ; la pleine lune ; un décor haut en couleurs.Des faux-airs de Gotham City, les grattes-ciel en moins ; la pleine lune ; un décor haut en couleurs.

Des faux-airs de Gotham City, les grattes-ciel en moins ; la pleine lune ; un décor haut en couleurs.

De la science-fiction africaine...

On peut difficilement imaginer des univers plus différents que celui du futur comme nous le présente le cinéma et celui de l'Afrique telle qu'on se la représente. D'un côté, une omniprésence de la technologie, un espace entièrement artificiel, des vêtements qui sont à la fois des armures et des secondes peaux, un monde hyper-urbain, souvent nocturne afin que même la lumière ne soit plus naturelle et coupé de ses origines. De l'autre, les coupures d'électricité, des rues défoncées, des espaces désertiques, des vêtements bariolés, amples et légers, un continent qu'on associe à une nature exubérante, aux origines de l'homme ou à des origines d'avant la colonisation à retrouver, le tout sous un soleil écrasant.

Là où un réalisateur européen ou américain serait confronté à la difficulté de trouver quelque chose de neuf après une pléthore de précédents parfois écrasants (Metropolis, 2001, L'Odyssée de l'espace ou Star Wars...), Bekolo s'est heurté au problème inverse : trouver des images crédibles à ce qui n'a pas ou peu d'exemple, inventer une représentation de l'Afrique du futur. Le film s'ouvre d'ailleurs sur un panneau annonçant : " Comment faire un film d'anticipation dans un pays qui n'a pas d'avenir ? " Il y a ici un défaut d'imaginaire qu'il convient de combler.

Une salle de bain du futur ; Un enterrement du futur ; Un hôpital du futur.Une salle de bain du futur ; Un enterrement du futur ; Un hôpital du futur.Une salle de bain du futur ; Un enterrement du futur ; Un hôpital du futur.

Une salle de bain du futur ; Un enterrement du futur ; Un hôpital du futur.

… avec un budget africain

Deuxième difficulté : comme la quasi-totalité des films africains, celui-ci s'est fait avec un très petit budget. Pas question de décors somptueux, de costumes recherchés ou de trucages par ordinateur. Si les films africains distribués en France sont presque toujours dans une esthétique naturaliste, c'est sans doute parce que ce sont les seuls qu'il est possible de tourner avec un tel budget.

Il existe un nombre impressionnant de films de genre en Afrique mais les conventions de jeu ou de réalisme n'étant pas les mêmes, ces films sont difficilement regardables pour un Européen. Nous admettrons à l'opéra qu'un personnage s'exprime en chantant ou passe des notes prodigieuses alors qu'il vient de se faire poignarder mais il nous est impossible de prendre au sérieux les incrustations grossières d'un robot issu d'une adaptation en jeu vidéo de Terminator 2 au milieu d'acteurs humains. Toute personne qui aura vu la bande-annonce d'un improbable film ghanéen intitulé 2016 sera sans doute de cet avis.

Si Jean-Pierre Bekolo a pensé son film en fonction d'un public africain, il a tenu aussi à ce qu'il soit accessible aussi à un public européen. La sélection de Quartier Mozart au festival de Cannes avait été pour lui un tremplin inespéré. Par ailleurs, la grande majorité des films de genre africains n'ont pas d'autre objectif que de rapporter plus d'argent que ce qu'ils ont coûté. Bekolo a une vision bien plus ambitieuse du cinéma. C'est par la mise en scène qu'il va créer un univers futuriste crédible.

Un hommage à The Mask ; Un décor futuriste à moins de 200 euros ; Des vestiges du XXème siècle à Yaounde.Un hommage à The Mask ; Un décor futuriste à moins de 200 euros ; Des vestiges du XXème siècle à Yaounde.Un hommage à The Mask ; Un décor futuriste à moins de 200 euros ; Des vestiges du XXème siècle à Yaounde.

Un hommage à The Mask ; Un décor futuriste à moins de 200 euros ; Des vestiges du XXème siècle à Yaounde.

Pas grand chose n'avait changé

" Nous étions déjà en 2025. Pas grand chose n'avait changé. " C'est ainsi que dès le début du film une voix-off coupe court à toute attente de spectaculaire. Les vingt ans qui séparent le tournage du film du moment auquel il est supposé se dérouler n'ont pas amené de bouleversement au Cameroun. Davantage qu'une ruse de metteur en scène destinée réaliser des économies, il s'agit d'un pronostic pessimiste sur l'évolution du pays. Les problèmes avec la censure qu'a rencontrés Bekolo semblent montrer qu'on pouvait très bien interpréter cette stagnation comme la conséquence de la politique menée alors. Dans le film, quelques rares gadgets font sembler de rappeler qu'on est dans le futur : les téléphones portables permettent d'avoir des conversations vidéo, comme dans Retour vers le futur et la voiture du notable est équipée d'un système de reconnaissance vocale. Point final. La mode n'a pas changé, les voitures ont toujours des pannes d'essence, on boit encore de la bière en bouteille et les routes ou les hôpitaux ne se sont pas vraiment améliorés.

Un décor sculpté par lumière ; Les visio-conférences ne sont pas encore au point ; une voiture qui ne vole pas dans un décor efficace fait avec un spot bleu et de la fumée.Un décor sculpté par lumière ; Les visio-conférences ne sont pas encore au point ; une voiture qui ne vole pas dans un décor efficace fait avec un spot bleu et de la fumée.Un décor sculpté par lumière ; Les visio-conférences ne sont pas encore au point ; une voiture qui ne vole pas dans un décor efficace fait avec un spot bleu et de la fumée.

Un décor sculpté par lumière ; Les visio-conférences ne sont pas encore au point ; une voiture qui ne vole pas dans un décor efficace fait avec un spot bleu et de la fumée.

Un film nocturne

Le film doit une grande partie de sa crédibilité comme film de science-fiction à son ambiance nocturne qui peut faire penser à Blade Runner. L'intégralité du film se passe de nuit. Cela va servir le réalisateur de trois façons. D'abord, cela efface un grand nombre de détails gênants. Une rue de nuit se résume à ses lumières. Pour effacer un détail qui ferait trop daté, il n'y a qu'à le laisser dans l'obscurité. On évite ainsi toute impression de quotidienneté. Les rues que l'on voit ne nous semblent pas être celles dans lesquelles nous marchons tous les jours. La clarté rassurante du soleil fait défaut. Chaque plan paraît étrange, chargé d'une atmosphère inquiétante.

Le deuxième point est que cela justifie les éclairages artificiels. Le film est baigné dans des lumières colorées. Cet éclairage non naturel et la police des sous-titres constituent d'ailleurs à eux seuls la caution futuriste du film. C'est par ce point que le film se rattache à toute la tradition des films de science-fiction reconnaissables à leurs éclairages bleutés ou verts. Lorsque les deux héroïnes utilisent une voiture luxueuse, le véhicule est laissé dans l'ombre mais l'intérieur éclairé en bleu suffit à signifier le futur. Ce sont aussi ces éclairages visibles et colorés qui vont donner au film son unité visuelle. Cette imagerie de science-fiction adaptée à l'Afrique est une des grandes réussites du film.

Troisième et dernier point : le Mevungu est lié à la nuit. Le rituel avait lieu de nuit et les femmes dont on tentait de guérir la stérilité ne devaient pas avoir de rapports sexuels diurnes. Encore une fois, la rencontre entre la tradition beti et les choix du réalisateurs est heureuse.

Deux policiers en planque ; Chouchou version Avatar ; Les sorcières ont acheté des panneaux publicitaires.Deux policiers en planque ; Chouchou version Avatar ; Les sorcières ont acheté des panneaux publicitaires.Deux policiers en planque ; Chouchou version Avatar ; Les sorcières ont acheté des panneaux publicitaires.

Deux policiers en planque ; Chouchou version Avatar ; Les sorcières ont acheté des panneaux publicitaires.

Pourquoi la science fiction ?

Mais derrière cette façade futuriste, on perçoit très vite que le film ne fait qu'évoquer le Cameroun actuel et qu'il n'y a rien de bien nouveau sous la Lune. Quel est dans ce cas l'intérêt de faire un film d'anticipation ? Pour expliquer certains choix faits dans ce film, le réalisateur a parlé d'autres de ses expériences. Bekolo enseigne le cinéma aux États-Unis et certains jeunes élèves de quartiers défavorisés voisins ont été conviés à venir le voir faire cours. Le but était de leur montrer qu'il était possible d'enseigner et à plus forte raison d'étudier pour une personne de couleur. Pour le réalisateur, il est important d'avoir des modèles sur lesquels se projeter. C'est un peu le rôle des affiches de la chambre de Majolie. C'est sans doute aussi le rôle qu'il espère voir joué par son film.

Tout le film de Bekolo joue d'ailleurs sur l'inadéquation entre les différents genres cinématographiques et la réalité de la société camerounaise. Le film est rythmé par des plans sur des panneaux posant des questions au spectateur. Nous avons déjà évoqué celui sur l'impossibilité de faire de la science-fiction ou des films d'amour. Viendront ensuite : " Comment faire un film policier dans un pays où on ne peut enquêter ? ", " Comment faire un film d'action dans un pays où agir est subversif ? " et enfin " Comment faire un film d'horreur dans un endroit où la mort est une fête ? " Dans cette perspective, le choix de la science fiction prend des allures de débordement d'optimisme ou au moins, de volonté d'utiliser le cinéma pour créer un imaginaire sur lequel les spectateurs puissent s'appuyer pour construire.

Un orteil de riche ; un policier ; et une femme sortie de Bilal, tous plongés dans une lumière bleuâtre.Un orteil de riche ; un policier ; et une femme sortie de Bilal, tous plongés dans une lumière bleuâtre.Un orteil de riche ; un policier ; et une femme sortie de Bilal, tous plongés dans une lumière bleuâtre.

Un orteil de riche ; un policier ; et une femme sortie de Bilal, tous plongés dans une lumière bleuâtre.

Une esthétique du clip...

Dans les interviews donnés autour du film, le réalisateur s'étonne d'un paradoxe : d'un côté, l'Afrique est le continent qui a la population la plus jeune au monde ; de l'autre, c'est un continent qui est tourné vers le passé et la tradition. Faire un film d'anticipation au Cameroun, c'est amener les spectateurs à se regarder comme ayant un futur et pas seulement un passé.

Le réalisateur des Saignantes a pensé son film en fonction d'un public : celui du Cameroun dont une grande partie de la population a moins de quinze ans. Un de ses buts est que le spectateur s'identifie à ce qui lui est montré ou qu'il voit qu'il puisse désirer. La plastique des actrices et les scènes de danse y contribuent. Il va aussi avoir recours à certains codes d'images qu'il estime proche des goûts de son public. Si certaines scènes de bagarre de films de genre à petits budget sont filmés comme dans des jeux vidéos, Bekolo va lui se rapprocher davantage du clip. On y trouve de nombreux effets de ralenti, de plans très courts montés avec des faux raccords, au point parfois de brouiller la temporalité. La séquence lors de laquelle les deux jeunes filles choisissent leurs vêtements en musique avant de se rendre à un enterrement est presque un clip inséré dans le film.

Les deux héroïnes face au miroir et à la caméra ; Une surimpression.Les deux héroïnes face au miroir et à la caméra ; Une surimpression.Les deux héroïnes face au miroir et à la caméra ; Une surimpression.

Les deux héroïnes face au miroir et à la caméra ; Une surimpression.

… ou de l'éternel retour

Je ne saurai dire si ces effets relèvent d'une simple volonté de séduire un public jeune ou s'il s'agit d'une manière de traiter le temps. Le film multiplie anticipation et retours en arrière. De même, une séquence à venir se trouve en partie insérée dans celle qui la précède d'une manière qui rend parfois difficile de saisir la continuité. Un personnage apparaît tout d'un coup, hors de tout contexte et ce n'est que quelques minutes plus tard que sa situation nous sera révélée. Entre temps, la séquence précédente aura été à son terme. Autre paradoxe de cette continuité, cette voix-off d'un film du futur qui parle à l'imparfait. Le ton adopté fait penser que le futur du futur n'est pas non plus un monde parfait.

Après le combat avec le ministre d'état, les saignantes se gardent de tout optimisme. La voix off annonce : " Nous l'avions peut-être neutralisé mais la bête était toujours vivante. " On en vient à se demander s'il ne s'agirait pas d'un cycle sans fin. Chaque homme politique corrompu serait remplacé par un autre. La mort du premier notable coïncide avec l'apparition du ministre d'état dont on ne voit d'abord que la tête et qui semble être le même en plus jeune arborant le même bouc et le même crâne rasé. La tête coupée du notable mort au lit qu'on fixe sur un autre corps coïncide avec la première rencontre entre les saignantes et le ministre, cette fois vu en entier. De même, Chouchou se retrouve au lit face aux deux hommes. On pourrait encore évoquer les plans sur la ville et la Lune qui ouvrent et closent le film. En somme, la victoire des jeunes femmes ne serait qu'une parenthèse avant que tout ne redevienne comme avant ou encore la fin d'un cycle lunaire ouvrant sur un autre semblable.

Le premier notable mort qui cède sa place à un second ; une boule de feu façon Mevungu.Le premier notable mort qui cède sa place à un second ; une boule de feu façon Mevungu.Le premier notable mort qui cède sa place à un second ; une boule de feu façon Mevungu.

Le premier notable mort qui cède sa place à un second ; une boule de feu façon Mevungu.

Un dialogue avec le public

Pourtant, le film se finit sur un dernier carton qui semble optimiste : " Comment regarder un film comme ça et ne rien faire par la suite ? " Le réalisateur a une grande croyance dans le pouvoir du cinéma et des histoires à faire réfléchir. Dans Quartier Mozart, la petite fille à qui la sorcière a montré des images de la vie de différents personnages tire une morale et saura éviter quelques pièges. Ces images qui l'ont instruite, ce n'est rien de plus que le film que nous venons aussi de voir. Nous devons donc, nous aussi, en tirer les leçons. Le carton final des Sanglantes invite les spectateurs à en faire autant et à tenter de changer le Cameroun comme le font les héroïnes en décidant de rester.

Le panneau d'ouverture ; et celui de fermeture ; Le Jackpot !Le panneau d'ouverture ; et celui de fermeture ; Le Jackpot !Le panneau d'ouverture ; et celui de fermeture ; Le Jackpot !

Le panneau d'ouverture ; et celui de fermeture ; Le Jackpot !

Une dimension satirique

Par la simple existence du film, Bekolo semble affirmer qu'un changement est possible. Mais en attendant que les choses évoluent, le constat sur la société camerounaise actuelle est amer. Chez le cinéaste, les choses les plus désespérées sont souvent celles traitées de la manière la plus comique. L'employé de la morgue qui trafique des cadavres est le personnage le plus burlesque. On le voit conserver ses bières au frais en les plaçant entre les jambes d'un cadavre, s'endormir ivre mort sur un chariot servant à transporter les corps ou encore décapiter d'un coup de hache un macchabée après avoir tenu un discours sur la vanité de l'existence.

La corruption et le cynisme des policiers, déjà soulignés dans Quartier Mozart, réapparaissent dans ce film. Si le jeune policier est épargné, le vieux est doté de toutes les tares. Quand son collègue lui demande combien de bières il peut boire en service, l'ancien lui répond : " ça dépend de la générosité de ceux qui conduisent cette voiture. " D'ailleurs, en voyant les policiers, la conductrice prépare tout de suite un billet. Lors de sa dernière apparition, le vétéran propose à son jeune équipier de partager le plat national avec lui. Le jeune part pour enquêter et refuse son invitation. Le plus âgé conclut : " Quel type de Camerounais es-tu ? " comme si le patriotisme passait davantage par des choix gastronomiques que par la lutte contre la corruption.

Waluigi a retrouvé sa bière, au premier plan à gauche ; Le policier un peu déçu par le buffet ; Waluigi fait du bricolageWaluigi a retrouvé sa bière, au premier plan à gauche ; Le policier un peu déçu par le buffet ; Waluigi fait du bricolageWaluigi a retrouvé sa bière, au premier plan à gauche ; Le policier un peu déçu par le buffet ; Waluigi fait du bricolage

Waluigi a retrouvé sa bière, au premier plan à gauche ; Le policier un peu déçu par le buffet ; Waluigi fait du bricolage

Un film en forme de point d'interrogation

Au final, Les Saignantes constitue un film très intrigant, une interrogation sur la place à donner au film de genre africain, sans calquer les modèles européens ou américains mais sans tomber pour autant dans le bricolage mercantile de certains films africains tournés à la chaîne. Certes, la grande singularité du film peut parfois laisser les spectateurs au bord du chemin mais le voyage, égarements compris, en vaut la peine. En plus de ses qualités plastiques, ce très curieux objet fait émerger une sorte de nouveau continent cinématographique où tout est encore à inventer.

Les deux héroïnes se mettent dans l'ambiance avant d'aller à un enterrement ; Mauvaise nouvelle : il y aura toujours des moustiques en 2025 ; Un cadrage intemporelLes deux héroïnes se mettent dans l'ambiance avant d'aller à un enterrement ; Mauvaise nouvelle : il y aura toujours des moustiques en 2025 ; Un cadrage intemporelLes deux héroïnes se mettent dans l'ambiance avant d'aller à un enterrement ; Mauvaise nouvelle : il y aura toujours des moustiques en 2025 ; Un cadrage intemporel

Les deux héroïnes se mettent dans l'ambiance avant d'aller à un enterrement ; Mauvaise nouvelle : il y aura toujours des moustiques en 2025 ; Un cadrage intemporel

Les Saignantes, réalisé en 2005 par Jean-Pierre Bekolo. Durée : 1 heure 32 minutes.

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