"L'Arche de Monsieur Servadac" de Karel Zeman

Publié le 1 Novembre 2012

On peut être surnommé "le Walt Disney européen " ou " le Méliès tchèque ", être une source d'inspiration reconnue du Baron de Munchausen de Terry Gilliam, avoir été primé au festival Cannes et être un quasi-inconnu. Karel Zeman, génial cinéaste-bricoleur n'est aujourd'hui connu que d'un petit cercle d'adorateurs. Ses films sont presque introuvables et lorsqu'ils sont vus, réduits à un moment de poésie un peu naïf à destination du jeune public. Et pourtant, son œuvre, si elle émerveille par son inventivité, est bien plus complexe qu'elle n'en a l'air. L'Arche de Monsieur Servadac (parfois aussi intitulé Sur la comète), sous couvert d'adaptation d'un roman de Jules Verne, évoque avec désenchantement, la fin du rêve qu'a été le Printemps de Prague.

Le monde merveilleux de Zeman ; Une scène sous-marine ; L'orchestre du TitanicLe monde merveilleux de Zeman ; Une scène sous-marine ; L'orchestre du TitanicLe monde merveilleux de Zeman ; Une scène sous-marine ; L'orchestre du Titanic

Le monde merveilleux de Zeman ; Une scène sous-marine ; L'orchestre du Titanic

L'empire colonial contre-attaque

Le capitaine Sevadac, devenu un vieil homme, se souvient de son passé avec mélancolie. Il se revoit jeune et séduisant officier de l'armée coloniale française en Algérie. Alors qu'il est en train de faire des relevés cartographiques, le capitaine Servadac se perd dans des rêveries amoureuses mettant en scène une femme dont il acheté l'image. Perdu dans ses pensées, il chute d'une falaise et se noie faute de savoir nager. Quand il reprend connaissance, la belle jeune femme de la carte postale se tient devant lui. Elle lui conte son évasion d'un bateau où un marchand espagnol vend des fusils à un chef arabe désireux de reprendre le contrôle du territoire. Les deux amoureux, en route vers le camp, découvrent dans le ciel une nouvelle étoile qui s'approche de la Terre.

C'est ici que toutes les intrigues se rejoignent. Le marchand de fusil est le nouvel ambassadeur d'Espagne. Il prépare une bombe qui doit lancer le signal de l'insurrection. Au moment où l'explosion va se produire, la comète effleure la Terre et emporte avec elle une petite partie de notre planète. Tous nos personnages se retrouvent sur une comète inconnue. A peine remis du choc, ils reprennent leurs activités guerrières jusqu'à ce que la planète Mars approche. On croit à la fin du monde. S'ensuit un bref moment d'harmonie au cours duquel les anciens ennemis se réconcilient. Chacun renonce à ses ambitions de conquête ou de fortune jusqu'à ce qu'on découvre que la planète s'éloigne et que le monde a encore de beaux jours devant lui.

Le capitaine Servadac dont la fiancée a été kidnappée par ses frères convainc les différents camps de s'unir pour la libérer et tenter de vivre en paix. On se lance à sa poursuite et on parvient à la rattraper. Tous se retrouvent pour le mariage du couple. On croit au dénouement heureux. Mais la Terre réapparait. C'est la fin du rêve. On doit reprendre sa place, y compris le capitaine qui doit de nouveau défendre son fort. Après la bataille, il cherche en vain sa fiancée. Il la voit disparaître au loin sur le bateau de ses frères.

Un film qui est plus fort que Titanic, Jurassic Park et Intouchables réunis.Un film qui est plus fort que Titanic, Jurassic Park et Intouchables réunis.Un film qui est plus fort que Titanic, Jurassic Park et Intouchables réunis.

Un film qui est plus fort que Titanic, Jurassic Park et Intouchables réunis.

Une adaptation de Jules Verne

Ce film, comme d'autre de Zeman est tiré d'un roman de Jules Verne. Il s'était précédemment inspiré de Face au drapeau pour réaliser L'Invention diabolique ou de Deux ans de vacances pour Le Dirigeable volé. Il lui faisait encore un clin d'œil au début du Baron de Munchausen : lorsque le premier homme débarque sur la Lune, il y est accueilli par Cyrano de Bergerac, le baron de Münchausen et … l'équipage de la fusée de De la Terre à la Lune.

De l'œuvre du romancier, il ne garde à chaque fois que quelques éléments qu'il redistribue souvent, n'hésitant pas à intégrer des parties d'un autre roman. Dans le cas de L'Arche du capitaine Servadac, il a été cherché un roman peu connu du Français : Hector Servadac. Il en a conservé le cadre : le nord de l'Afrique à l'époque de la colonisation, quelques humains au intérêts contraires enlevés sur une comète où il doivent s'unir pour survivre et un retour final sur Terre. Certains personnages ont été supprimés ou segmentés. L'atroce personnage de Isac Hakhabut, caricature antisémite du juif aux doigts crochus et obsédé l'or a disparu. Il en reste quelques plaisanteries sur la crise de générosité qui saisit tout le monde quand on croit la fin du monde venue et qui disparaît en même temps que la menace. Un marchand de vaisselle en fer s'empresse de récupérer le plat qu'il venait de donner : " Madame, si ce n'est pas la fin du monde, il faut payer. "

Au-délà des histoires, c'est l'univers du romancier qui attire Zeman vers Verne. On retrouve chez tous deux la même passion pour le récit d'aventure, l'envie de montrer des choses qu'on ne voit jamais (les fonds sous-marins, l'espace, la préhistoire, le futur...) ou le goût des machines volantes (une mongolfière flotte au-dessus des dômes orientaux au début du film). Les points communs s'arrêtent là car à la vision très patriarcale du monde, à la rigueur scientifique et aux intentions pédagogiques du romancier répondent une critique du pouvoir, un goût pour la fantaisie et la poésie chez le cinéaste.

Le film qui a inspiré Mélancholia ; Une carte d'une grande précision ; Le plan anti-dinosaures de l'armée française, oui monsieur !Le film qui a inspiré Mélancholia ; Une carte d'une grande précision ; Le plan anti-dinosaures de l'armée française, oui monsieur !Le film qui a inspiré Mélancholia ; Une carte d'une grande précision ; Le plan anti-dinosaures de l'armée française, oui monsieur !

Le film qui a inspiré Mélancholia ; Une carte d'une grande précision ; Le plan anti-dinosaures de l'armée française, oui monsieur !

Un film mélancolique

La logique de découpage de l'histoire de l'art en périodes fait qu'on assigne souvent à une œuvre ou à son auteur quelques traits marquants qui masquent le reste : le cinéma italien des années 40-50 est néo-réaliste, le Nouveau Roman fait disparaître le personnage, le cinéma de Belgique cultive l'absurde, celui d'Angleterre est politique... Concernant le cinéma tchèque, il se résumerait à deux périodes clés : l'âge d'or du cinéma d'animation, de 1945 aux années 60 et la Nouvelle Vague Tchèque du printemps de Prague à la fin du bloc de l'Est. Aux premiers, les films léchés, poétiques et enfantins (donc simples, optimistes, dociles...). Aux seconds, des œuvres iconoclastes, politiques et adultes. Les choses sont souvent bien plus nuancées.

Premier constat, L'Arche de Monsieur Servadac est loin d'être un film joyeux. L'ouverture est particulièrement mélancolique. Sur le plan d'ouverture, un homme seul fume chez lui et parle de sa jeunesse envolée : " Jeune officier, j'ai été témoin d'événements extraordinaires. Aujourd'hui, c'est comme si rien ne s'était passé. (…) De tout cela, il ne reste que quelques cartes postales et des illusions perdues. " On est très loin d'un enthousiaste " En route pour l'aventure ! " à la façon de Tintin.

Un film pour enfant qui commence par une scène de pipe ; Les tristes noces ; Le génériqueUn film pour enfant qui commence par une scène de pipe ; Les tristes noces ; Le génériqueUn film pour enfant qui commence par une scène de pipe ; Les tristes noces ; Le générique

Un film pour enfant qui commence par une scène de pipe ; Les tristes noces ; Le générique

Une parenthèse enchantée

Zeman a construit son film comme une parenthèse. Certaines scènes du début du film sont reprises presque plan pour plan à la fin. Le capitaine chute deux fois de la falaise, l'ambassadeur offre deux fois son cadeau piégé, les rebelles chargent deux fois... Pour bien insister sur la répétition, Zeman monte à l'envers un plan d'un personnage qui au lieu de descendre de cheval y remonte. Cette construction, jointe aux images hallucinées aperçues par le capitaine en train de se noyer brouille le statut du film. Le film, de la première chute du capiaine jusqu'au moment où il reprend connaissance, n'a peut-être été que le délire d'un homme inconscient. Ce statut ambigu vient d'une part du roman de Verne, dans lequel les personnages gardent le silence sur leur aventure pour ne pas être traités de fous et d'autre part, d'une longue tradition de récits, du fantastique -dont l'ambiguïtédes faits racontés est un des traits caractéristiques- au film enfantin, où il permet d'intégrer des séquences féériques dans un univers réaliste (comme dans Le Rêve de Noël, premier film réalisé par Zeman). Mais dans le cas de film, il y aussi le constat amer que tous ces événements ne débouchent sur rien, que rien n'a changé entre le point de départ et le point d'arrivée.

Le retour sur Terre (à la situation initiale dirait un narratologue) qui conclue le film n'a rien d'un événement positif. Cet événement, au contraire, gâche la fête du mariage. Au moment où le gâteau arrivait, Zeman clôt la noce d'un beau traveling : la caméra contourne la table et finit face aux deux mariés qu'elle isole tandis qu'on voit au fond les invités disparaître. C'est la fin du rêve. On revient à la guerre et au célibat. Si la situation initiale montrait un héros souffrant d'un manque indéfini, la situation finale le laisse dans cette souffrance, accentuée par la précision de l'objet désiré et possédé un moment.

GIF animé : La montée sur le cheval telle qu'elle est montrée dans le film.

GIF animé : La montée sur le cheval telle qu'elle a été tournée.

GIF animé : Le travelling de fin des noces.

Des personnages mystérieux

Le traitement du personnage féminin est très mystérieux. Ce personnage n'apparait pas dans l'oeuvre de Verne. On peut supposer qu'il y a cela des raisons de décence. Il aurait été difficile à l'euteur de livre pour la jeunesse de gérer ce personnage de femme unique au milieu des 36 hommes de la comète effectuant un voyage spatial de deux ans... Le seul personnage féminin du roman est une enfant de six ans prénommée Nina (ce qui la rend deux fois petite). Celui du film de Zeman est une belle jeune femme au prénom là encore transparent : Angela. Elle sort de nulle part. Elle fait sa première apparition sur un présentoir de cartes postales en plusieurs exemplaires. Le capitaine en achète une et pendant son travail croit la voir lui apparaître et lui offrir une rose. Son aide de camp, pendant ce temps, rêve d'oeufs au plat. Elle revient ensuite en rêve lui offrir une autre rose tandis qu'il se noie. Il la retrouve devant lui, peut-être réelle cette fois, lorsqu'il reprend conscience. Elle arrive à la nage d'un bateau où elle a été faite prisonnière, sans qu'on sache d'où et s'absente parfois de manière mystérieuse.

Plus étonnants encore sont les personnages de ses frères. Ils sont trois ombres noires qui apparaissent et disparaissent selon des règles incompréhensibles. Emprisonnés plusieurs fois, ils surgissent quand on s'y attend le moins et sans qu'on sache comment ils se sont évadés. Venus pour la libérer des mains du capitaine, ils commencent par la frapper par erreur et l'assommer avant de l'enlever. Quand elle reprend connaissance, elle s'exclamera" Qui vous appelé ? De quoi vous mêlez vous ? " Le rapt final que rien n'annonçait ne manque pas d'interroger.

les frères Rapetout dans leur bateau maléfique ; Le kidnapping de la soeur ; La fin du rêveles frères Rapetout dans leur bateau maléfique ; Le kidnapping de la soeur ; La fin du rêveles frères Rapetout dans leur bateau maléfique ; Le kidnapping de la soeur ; La fin du rêve

les frères Rapetout dans leur bateau maléfique ; Le kidnapping de la soeur ; La fin du rêve

Une fable politique

A prendre l'histoire au pied de la lettre, on ne pourra que s'étonner de telles incohérences. C'est sans doute qu'on peut aussi adopter une grille de lecture historique sur le film. En janvier 68, Alexander Dubcek arrive au pouvoir et instaure ce qu'on appellera le " socialisme à visage humain ". La lutte des classes est terminée, on peut commencer à bâtir une nouvelle société. Parmi les mesures prises, une union fédérale entre la Tchéquie et la Slovaquie avec une égalité de statut. Les tensions entre les différentes tendances du Parti Communiste Tchécoslovaque semblent apaisées. Entre autres mesures, on rétablit la liberté de la presse et on rouvre les frontières. Le rêve prend fin avec l'arrivée des chars du grand frère russe qui vient pour " normaliser " avec l'aide de soldats venus de Pologne, Hongrie, RDA et Bulgarie. La quasi-totalité des réformes entreprises pendant ces six mois sont enterrés. Alexander Dubcek sera brièvement nommé ambassadeur en Turquie avant de finir agent technique des eaux et forêts à Bratislava... Retour à la normale.

Des grands frères qui viennent libérer une petite sœur qui n'avait rien demandé ? C'est ce que raconte le film quasiment au mot près. Cela explique en grande partie les paroles désabusées du héros au début du film et la façon dont est filmée la mariée lors de son éloignement final. Ce personnage était moins une femme qu'une idée, une incarnation de la Tchécoslovaquie qui aura connu un bref instant de liberté. Avec la fin de ce voyage sur la comète, c'est un rêve qui s'achève. On peut toujours tenter de savoir quel personnage symbolise quel camp même s'il n'est pas certain que Zeman ait voulu que tout soit à lire selon cette grille. L'opposition entre les Français et les Arabes pourrait symboliser celle entre Tchèques et Slovaques. Les Anglais, qui comme dans le roman, vivent en autarcie et rêvent d'agrandir leur empire représentent sans doute les Américains en pleine guerre du Viet Nam à cette époque. Pour le reste, il y a sans doute des nuances de courants au sein de cette Tchécoslovaquie unie qui s'était lancée à la poursuite de cette femme idéelle mais il faudrait être plus fin connaisseur de l'histoire du pays que je ne le suis pour les décoder.

un Anglais, qui serait un américain, lève son verre à la santé de la reine ; Un Français, qui serait un tchèque, lève le sien au retour sur Terre ; La photo de la fiancée, qui serait la Tchécoslovaquieun Anglais, qui serait un américain, lève son verre à la santé de la reine ; Un Français, qui serait un tchèque, lève le sien au retour sur Terre ; La photo de la fiancée, qui serait la Tchécoslovaquieun Anglais, qui serait un américain, lève son verre à la santé de la reine ; Un Français, qui serait un tchèque, lève le sien au retour sur Terre ; La photo de la fiancée, qui serait la Tchécoslovaquie

un Anglais, qui serait un américain, lève son verre à la santé de la reine ; Un Français, qui serait un tchèque, lève le sien au retour sur Terre ; La photo de la fiancée, qui serait la Tchécoslovaquie

Un film d'aventure

Il ne faudrait pas pour autant voir dans le film une galerie d'idées géopolitiques à peine incarnées par les acteurs. Chacun est doté de son caractère sans manichéisme. Zeman a réalisé un film l'aventure et cet aspect n'est pas seulement la couverture d'un propos subversif. C'est un genre que le réalisateur aime et qu'il maîtrise. La belle Angela est kidnapée et sauvée à répétition, les scènes de batailles se succèdent. C'est à ma connaissance, le seul film dans lequel un régiment de cavalerie charge des dinosaures -et cela constitue une raison suffisante pour le voir. L'attaque du village par les dinosaures n'est d'ailleurs pas sans faire songer à Godzilla qui connait alors son heure de gloire. On y trouve des poursuites en bateau ou à cheval. Le rythme est réellement celui de ce genre de films. L'enchaînement des séquences réserve quelques ellipses. Angelica est sauvée. Cut. Tout le monde trinque au champagne pour son mariage.

Derrière une apparence simplicité de l'histoire, Zeman parvient tout de même à mêler histoires sentimentales, tentatives de coup d'état par plusieurs camps et voyages sur une planète inconnue avec une clarté et un élan remarquables. On peut noter l'adresse avec laquelle Zeman a masqué la partie la plus sulfureuse de son histoire. Les affrontements politiques racontés dans le film demeurent idéologiquement acceptables pour le pouvoir en place. C'est la faussement naïve histoire d'amour qui se révèle la plus polémique.

La première apparition de la fiancée ; Un orage psychédélique ; Godzilla 1, 2, 3, 4 et 5La première apparition de la fiancée ; Un orage psychédélique ; Godzilla 1, 2, 3, 4 et 5La première apparition de la fiancée ; Un orage psychédélique ; Godzilla 1, 2, 3, 4 et 5

La première apparition de la fiancée ; Un orage psychédélique ; Godzilla 1, 2, 3, 4 et 5

Une veine comique

Le film charme aussi par son aspect comique. La majorité repose sur une satire de la bureaucratie, incarnée ici par l'armée française. Un des grands ressorts de cet humour va porter sur le décalage entre une vision dogmatique du monde la réalité des choses. Tout, y compris la nature, doit entrer dans le moule prévu par l'armée. Les exemples abondent : un caporal se fait réprimander parce qu'il fait mauvais et que la météo est de son ressort, le capitaine Servadac en train de se noyer déplore que la formation des officiers ne comprenne pas de cours de natation... Cette négation de l'état des choses, souvent symbolisé par la nature, au nom d'une idéologie est d'ailleurs un élément récurrent du cinéma de Zeman. Dans Le Journal d'un fou, un soldat a la vie sauvée parce qu'il n'a pas pu poser le pied de son mousquet à l'endroit indiqué puisqu'il y avait une pierre à cet endroit. Dans L'Arche de Monsieur Servadac, ce sont les musiciens qui essaient de rivaliser avec les bruits de la nature et pour qui une collision interplanétaire ne justifie de s'arrêter de jouer. Dans la régiment bien en ligne, chacun regarde devant soi, sauf un soldat qui se tourne pour observer la planète qui fonce vers eux.

Le général, symbole de ce dogmatisme, a dans son placard la réponse à tout. Il possède un coffre secret qui comprend quatre enveloppes, supposées répondre à toute éventualité : " en cas de révolution ", " en cas de guerre ", " en cas de couronnement ", " en cas de situation imprévue ". Le voilà rassuré. La France avait une solution adaptée à la situation présente. Le général ouvre l'enveloppe. On a alors sans doute la plus belle ellipse du film. Un soldat entre dans un bar et annonce : " J'ai l'ordre d'arrêter tous les étrangers. " On aurait dû s'en douter...

Au-delà de cette veine satirique, Zeman aime les défauts et les transforme souvent en éléments comiques. Personne, pas même le héros n'est épargné. L'aide de camp qui n'a pas plongé pour sauver son officier lui explique qu'on lui a bien tout expliqué et que la prochaine fois, il sautera. Quand il découvre l'existence des dinosaures, il rêve de nouvelles recettes de cuisine. Le chef des Arabes se fait dérouler un tapis lorsqu'il sort de prison. Le héros, aveuglé par sa conquête d'amour est persuadé d'être adoré par les populations locales qu'il opprime. Tous ceux qui ont donné leur argent pensant la fin du monde arrivée se ruent sur les tas de billets qui jonchent le sol une fois la catastrophe évitée.

Le soldat indiscipliné ; La France n'abandonne pas ses enfants ; Le chef des rebelles boit sa tisane en regardant la batailleLe soldat indiscipliné ; La France n'abandonne pas ses enfants ; Le chef des rebelles boit sa tisane en regardant la batailleLe soldat indiscipliné ; La France n'abandonne pas ses enfants ; Le chef des rebelles boit sa tisane en regardant la bataille

Le soldat indiscipliné ; La France n'abandonne pas ses enfants ; Le chef des rebelles boit sa tisane en regardant la bataille

Un certain fatalisme

D'une manière générale, Zeman aime ses personnages. Ce film de fin du monde est l'opposé de Melancholia de Lars Von Trier. Ici, on accepte la nouvelle avec résignation. Le général donne quartier libre à tout le monde d'un simple " Rompez ". Un des soldats français, dans sa forteresse, fait l'effort de revenir sur ses pas pour répondre à un des assiégeants qui lui demande pourquoi ils cessent le combat. Il lui explique mollement : " Laissez tomber. La fin du monde est imminente. " Ordre des supérieurs, mouvement des planète, tout est accepté avec la même résignation. On a découvert un moyen plus efficace que les canons pour lutter contre les dinosaures. Le général ordonne donc de se débarrasser de toutes les armes. A un soldat qui doute que ce soit une bonne idée, on demande : " Tu as déjà reçu un ordre intelligent ? " avant de s'exécuter. Il y a une vraie résignation face aux événements et parfois aux ordres donnés par des gens qui pensent qu'une loi humaine ou une loi physique s'appliquent de la même façon.

Cette résignation face aux événements a probablement chez Zeman une double source. D'abord, il peut s'agir d'une critique de la vie dans les pays de l'Est où l'idéologie touchait parfois à des aspects à priori apolitiques de l'existence et obéissait à des logiques pour le moins sinueuses. Ensuite, il y a aussi une grande humilité chez Zeman. Un de ces premiers court-métrages, Inspiration, fait avec des figurines en verre montre tout un univers dans une goutte de pluie qui finit par disparaître dans une flaque à peine plus grande sous les yeux d'un jeune homme. Si Zeman croit à l'individu, il a aussi la conviction de la petitesse de l'homme. Dans ce film adapté d'un roman dans lequel un savant fait des calculs dont les solutions ont plus de 20 chiffres, l'homme ne sert pas de mesure de base.

Quelques exemples de plans très larges : la chute de la falaise ; une rencontre fâcheuse ; un clair de TerreQuelques exemples de plans très larges : la chute de la falaise ; une rencontre fâcheuse ; un clair de TerreQuelques exemples de plans très larges : la chute de la falaise ; une rencontre fâcheuse ; un clair de Terre

Quelques exemples de plans très larges : la chute de la falaise ; une rencontre fâcheuse ; un clair de Terre

Des gravures qui prennent vie

Au delà de son rythme, de son humour ou de ses thèmes, la magie des films de Karel Zeman vient de son style unique. S'il décrit m^me indirectement des situations réelles, s'il donne une existence à chacun de ses personnages, il revendique en revanche le côté fabriqué de ses images. La plupart de ses films réutilisent avec une folle élégance du matériel d'époque. Ses nombreuses adaptations de Jules Verne trouvent souvent leur unité visuelle de la réutilisation des nombreuses illustrations de l'édition Hetzel. On retrouve fréquemment sur ses décors les striures caractéristiques de la gravure. Dans L'Arche de Monsieur Servadac, le décor du bateau en est un bon exemple. Les surfaces planes, sans doute réellement en bois, sont recouvertes de fines lignes peintes évoquant furieusement les illustrations que Léon Benett et compagnie avaient réalisées pour accompagner les textes de Verne. Il pillera ainsi les miniatures arabes pour sa série autour des voyages de Simbad, des gravures ou tableaux du XVIIème pour le Journal d'un fou.

Pour L'Arche de Monsieur Servadac, il affiche dès le générique sa principale source picturale : les cartes postales d'époque. On retrouvera une partie de celles du générique dans divers plans du film. Tel élément d'architecture sera découpé et transplanté, telle image d'un cavalier sera reprise telle quelle. Ce procédé est aussi riche en créations visuelles qu'en interprétations possibles. S'agit-il de montrer que l'on pense à travers des images, que le capitaine Sevadac ne se souvient de ces événements que comme de cartes postales ? D'un hommage aux livres qui semblent s'animer et sont capables de devenir vivants ? Ou d'une volonté de faire un dessin animé en costume, adoptant les repères visuels et culturels de l'époque représentée ? Ou encore d'une envie ludique de montrer au spectateur la fabrique du film ? Le cas de ce film est encore plus complexe car l'héroïne semble naître elle-même, diégétiquement, de la contemplation d'une carte postale.

Une illustration d'époque ; Sa réutilisation dans le film ; Un cadre de porte en bois peint en imitation boisUne illustration d'époque ; Sa réutilisation dans le film ; Un cadre de porte en bois peint en imitation boisUne illustration d'époque ; Sa réutilisation dans le film ; Un cadre de porte en bois peint en imitation bois

Une illustration d'époque ; Sa réutilisation dans le film ; Un cadre de porte en bois peint en imitation bois

L'héritier de Méliès

Cette mise à nu du processus de création se retrouve à tous les niveaux. Karel Zeman vient du monde de l'animation. Il évoluait dans un univers où le vraisemblable ne fait pas partie des attentes des spectateurs. En ayant recours aux prises de vue réelles, il savait qu'il se heurterait davantage à la question du réalisme. Pourtant, c'est comme s'il cherchait à tout prix à exhiber le côté fabriqué de son cinéma. On peut voir certains décors supposés être en ruine recouverts de fissures peintes ou dont des traits de pinceaux représentent les différentes briques. Il assume pleinement la théâtralité de ses plans.

En ce sens, il rejoint clairement un de ses modèle réclamés, Méliès. L'espace cinématographique du temps de Méliès n'obéissait pas aux mêmes normes que celui d'aujourd'hui. A côté des célèbres effets spéciaux, la volonté de créer des images jamais vues à l'aide de décors est pour beaucoup dans le charme que garde par exemple Le Voyage dans la Lune. Zeman renoue avec cela en faisant évoluer des personnages en chair et en os dans des décors tirés d'illustrations ou manifestement peints. Il réutilise certains des trucages du Français, notamment les transparences. Les progrès de la technique lui permettent de pousser plus loin certains effets. Dans un plan, les personnages semblent évoluer dans un décor plat qui évoque un toile de fond au théâtre avec une vue en perspective. Pourtant, il viennent du fond d'un couloir, le remontent vers nous avant de sortir par la droite. Voilà un plan qu'aurait rêver de tourner Méliès s'il avait les moyens techniques d'obtenir une profondeur de champ.

Un couloir qui n'est finalement pas en trompe-l'oeil ; Un serpent des mers même pas numérique ; L'attaque des mouches géantesUn couloir qui n'est finalement pas en trompe-l'oeil ; Un serpent des mers même pas numérique ; L'attaque des mouches géantesUn couloir qui n'est finalement pas en trompe-l'oeil ; Un serpent des mers même pas numérique ; L'attaque des mouches géantes

Un couloir qui n'est finalement pas en trompe-l'oeil ; Un serpent des mers même pas numérique ; L'attaque des mouches géantes

Une palette bariolée

Seulement, Méliès tournait en noir et blanc. Le contraste entre les costumes, les décors et la peau des personnages ne posaient pas de problème. Comment faire cohabiter les teintes d'une carte postale du début du siècle avec un acteur, une planète qui s'approche et une gravure en noir et blanc ? Si Zeman n'a pas la possibilité d'employer des ouvrières pour peindre à même la pellicule comme le faisait le magicien français, il utilisera de nombreux filtres pour limiter le nombre de teintes présentes à l'image. Une planète sera bleue, la mer violette et le reste de l'image couvert d'une nuance d'orange.

Un des grands plaisirs de Zeman semble être de faire cohabiter plusieurs techniques entre elles. Il a par exemple souvent recours au tournage à travers un aquarium pour les scènes sous-marines. On trouve dans Le Baron de Munchausen une magnifique scène durant laquelle le baron rêvasse porté par un hippocampe. Il utilise beaucoup de maquettes animées ou non pour ses monstres ou ses véhicules. Dans certains cas, il mêle franchement animation et prises de vues réelles ou intercales entre deux plans avec acteurs un plan qui ne comprend que du dessin animé. Les trucages chez Zeman se voient. Ce n'est pas là l'essentiel, tant l'effet plastique semble davantage recherché que la prouesse technique. Il y a dans la façon de Zeman de vouloir occuper un espace à part quelque chose qui relève presque de l'uchronie. Son cinéma semble vouloir être une imitation de celui qu'aurait pratiqué Méliès s'il avait vécu dans les années 60 ou celui qui aurait pu exister si Hollywood n'avait pas imposé son modèle.

Une nuit étoilée ; Voyage dans la préhistoire ; Une preuve du darwinisme : un poisson en train de se changer en sanglierUne nuit étoilée ; Voyage dans la préhistoire ; Une preuve du darwinisme : un poisson en train de se changer en sanglierUne nuit étoilée ; Voyage dans la préhistoire ; Une preuve du darwinisme : un poisson en train de se changer en sanglier

Une nuit étoilée ; Voyage dans la préhistoire ; Une preuve du darwinisme : un poisson en train de se changer en sanglier

Le mélange avec le réel

A côté de ce goût pour l'artifice, Zeman a conservé un pouvoir d'émerveillement pour la pellicule. Parmi ses obsessions de filmeur, on trouve une fascinations pour des éléments qu'aucune technique ne saurait rendre mieux que le cinéma. La fumée qui se déploie, deux liquides qui se mêlent ou l'eau qui ondule reviennent régulièrement dans ses plans comme pour donner leur poids de réalité inimitable à une image saturée de créations exhibées.

De même, pour une personne qui a commencé dans l'animation, il semble aimer le travail avec les acteurs. Les siens viennent davantage du théâtre que du cinéma et leur jeu relativement codé semble plus correspondre à son univers cartoonesque. Dans L'Arche de Monsieur Servadac comme dans d'autres de ces films, certaines séquences semblent être des célébrations des mouvements du corps humain. Les plans qui montrent la danse de l'équipage du bateau pour effrayer un serpent de mer semble typique d'un cinéaste qui sait le prix d'un plan où six corps se démènent simultanément.

Un peu de fumée, une mongolfière et on s'y croirait ; Des effets d'eau mieux que chez Pixar ; Les ravages de la tecktonikUn peu de fumée, une mongolfière et on s'y croirait ; Des effets d'eau mieux que chez Pixar ; Les ravages de la tecktonikUn peu de fumée, une mongolfière et on s'y croirait ; Des effets d'eau mieux que chez Pixar ; Les ravages de la tecktonik

Un peu de fumée, une mongolfière et on s'y croirait ; Des effets d'eau mieux que chez Pixar ; Les ravages de la tecktonik

Sous la signe de la Lune

Cinéaste atypique, Karel Zeman a su créer un univers enchanteur à mi-chemin de deux de ses grandes sources d'inspiration : Méliès et Verne. La Lune, qui unit ces trois hommes, est à la fois objet poétique et scientifique. Ils étaient parvenus à un heureux mélange de ces deux éléments en mettant la technique au service de l'imagination. Malgré l'éclatante réussite de son œuvre, le Tchèque ne connait pas la même gloire posthume que ses deux glorieux ainés. Il est mort en avril 89, sept mois avant la révolution de velours dont il avait rêvé.

Un musicien persévérant ; Une carte postale qui s'anime ; La fin du mondeUn musicien persévérant ; Une carte postale qui s'anime ; La fin du mondeUn musicien persévérant ; Une carte postale qui s'anime ; La fin du monde

Un musicien persévérant ; Une carte postale qui s'anime ; La fin du monde

L'Arche de Monsieur Servadac / Sur la comète (Na Kometě), réalisé en 1970 par Karel Zeman. Durée : 1 heure 14 minutes.

Liens :

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être aussi :

Repost 0
Commenter cet article